Le rôle des différents membres d’une équipe créative

Le lettreur

Le rôle principal du lettreur est de positionner les bulles et autres zones de texte sur les planches. Lorsque votre regard arrive sur une case, il ne doit pas y avoir d’ambiguïté sur l’ordre dans lequel lire les zones de texte : leur enchaînement doit être naturel, et la première bulle lue doit correspondre aux paroles du premier personnage à parler. Bien sûr, le dessinateur doit veiller à laisser au lettreur assez de place dans ses cases : si le script indique un long monologue du héros à la case 3, le lettreur aura du mal à s’en sortir si l’artiste ne lui a laissé qu’un tout petit coin de case pour y loger tout son texte.

X-men

Un exemple d’erreur : la bulle disant « And bravo on them, Julian » doit se lire en dernier, après celle où Pixie lui parle de son micro-short de bain. Pourtant, telle qu’elle est placée, on la lit juste avant. On serait tenté de blâmer le lettreur, cependant si on essaie de remettre les bulles dans le bon ordre de lecture, on se rend compte qu’étant donné le placement des personnages dans la case, il est difficile d’y arriver sans recouvrir en partie les personnages ou faire se croiser les queues des bulles. Il est probable que l’artiste n’ait pas pensé au lettrage quand il a placé ses personnages, et qu’il aurait dû inverser les positions des deux commentatrices.

Le travail du lettreur est sans doute le plus difficile à identifier, car il est rare de tomber sur des erreurs grossières pour le commun des lecteurs. Un graphiste chevronné sera sans doute capable de discerner certaines maladresses, mais en tant que lecteur lambda on sera plutôt sensible à l’organisation des bulles (ai-je dû relire les dialogues de cette case pour les remettre dans le bon ordre ou était-ce naturel ?) et à la lisibilité des polices d’écriture (le choix d’une police dégoulinante vert fluo pour les bulles de cette créature des marais me gêne-t-il à la lecture ?)

Pourtant, par le choix de ses polices et de ses effets, le lettreur peut aussi rajouter de subtiles nuances qui, à l’instar du coloriste, lui permettent de contribuer à la clarté de la narration. Voici quelques exemples tirés de Comic Book Lettering The Comicraft Way :

Comic Book Lettering The Comicraft Way

Les deux personnages chutent dans la deuxième case, et le « –FLAAAAAA » qui accompagne leur mouvement rend cette information encore plus évidente. Le « AWRK! » qui déborde de la bulle en troisième case accentue la surprise du passant qui voit un hippopotame tomber sur lui. Enfin, le choix d’un « WHMP » massif en dernière case communique la puissance de l’impact, dus au poids de l’hippopotame et à la hauteur de laquelle il tombe, mais le lettreur a eu la présence d’esprit de rendre les lettres transparentes afin que l’onomatopée ne masque pas le dessin.

Daredevil #26

Ici, la porte de l’ascenseur se referme littéralement sur la bulle : l’effet est clair.

Daredevil #21

Dans ce deuxième extrait de Daredevil (lettrage : Joe Caramagna), le choix d’une police d’écriture différente de d’habitude nous indique qu’on lit une lettre. Les « Love, Matt » qui se superposent les uns aux autres en dernière case nous donnent une idée claire du nombre de lettres qui ont échoué dans ce tiroir sans jamais être arrivées jusqu’à leur destinataire…

Batgirl Annual #3

Le texte est un peu plus petit et écrit en gris plutôt qu’en noir ? Helena Bertinelli parle plus bas pour ne pas être entendue par Batgirl.

Suivant les titres, le lettreur peut aussi être designer. Sur des titres creator-owned comme ceux d’Image, qui sont libres d’avoir leur propre identité graphique, il arrive souvent que le lettreur s’occupe du design, comme Steven Finch alias Fonografiks sur Saga, They’re not like us, Injection, The Beauty… C’est-à-dire qu’il crée le logo et l’ensemble de la charte graphique du titre. Chez Marvel à l’inverse, cette charte est fixée par l’éditeur, et souvent le logo existe déjà depuis des années voire des décennies ou est confié à un designer autre que le lettreur, comme Jared K. Fletcher qui s’est occupé de ceux de Spider-Gwen, Captain Marvel, X-men, Nightcrawler et bien d’autres chez différents éditeurs.

 

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3 commentaires

  1. Ah je n’avais pas vu ce nouveau billet ! Excellent boulot comme d’habitude ! Merci.

    On sous-estime souvent le travail de certains membres de la chaîne créative des comics, alors que c’est vrai qu’ils ont tous leur importance. Merci de les remettre tous en avant, et surtout le fait que c’est la combinaison des différents membres qui fait un bon ou mauvais (selon ses goûts bien entendus) comics. Et quand il y a une alchimie entre les auteurs, ça se sent tout de suite, comme dans le cas de Squirrel Girl, Superior Foes ou Sex Criminals.

    Et puis vu que dans cette industrie, les différents artistes (que ce soit scénariste, dessinateur, encreur, coloriste, lettreur) changent régulièrement de collaborateurs, on peut vraiment voir l’impact de chacun d’entre eux sur le résultat collectif.

    Ceux qui arrivent à faire de bons comics en team sont vraiment des champions, car c’est peut-être ce qui est le plus difficile. Un auteur qui fait tout lui-même sait où il veut aller. Certes il doit essayer d’être excellent dans tous les domaines, mais il a moins de risque de se trahir lui-même, de se desservir, tout au long du processus. Une team ou chacun arrive à mettre en valeur l’autre, c’est toujours impressionnant. Je me souviens de Art Spiegelmann qui disait dans la préface de « Cité de Verre » adapté du bouquin de Paul Auster par Mazzucchelli et Paul Karasik qu’il n’imaginait pas, avant de lire cette BD là, qu’on puisse faire un chef-d’oeuvre avec une collaboration.

    Bon et j’ai énormément de respect pour ses artistes qui arrivent à tenir le rythme mensuel. D’ailleurs la citation de Smallwood qui cite Latour est excellent. Et j’ai du rester aussi pour celle qui fait des aplats de planche en 2h max, parce que moi pour avoir fait ça occasionnellement pour certains auteurs, je peux dire que je n’avais pas la même cadence (ok, c’est du franco-belge, donc y avait sûrement plus de cases, mais quand même). Et je suis toujours impressionné par ces coloristes qui ne se perdent jamais dans leur colo et qui n’oublie jamais de mettre en avant la lisibilité et de parfaire l’ambiance d’un titre.

    Bon voilà, je vais arrêter là mon pavé. C’est toujours un plaisir de te lire en tout cas, Cosmos, et vivement une autre analyse des comics de ta part.

    1. Merci, ça me rassure que tu ne les trouves pas trop long, j’ai toujours peur de perdre les gens avant la fin avec ce genre de dossiers xP

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