Le rôle des différents membres d’une équipe créative

Le coloriste

Son travail ne consiste pas « juste » à transformer une page en noir et blanc en une page en couleurs. C’est aussi lui qui rajoute certains effets d’ombre et de lumière, de flou, de texture etc. Et grâce à ses choix de couleurs et de nuances, il apporte une certaine atmosphère à une scène, tout comme il peut aider la narration.

Sur sa page DeviantArt, le coloriste Matt Wilson a par exemple tout un dossier rempli de planches de Wonder Woman sur lesquelles il a travaillé, où il explique à chaque fois ce qui a motivé ses choix.

Wonder Woman #7

Dans la quatrième case de la planche, Eros (l’homme à la cigarette) est ébloui par une lumière qui émane du sceptre d’Hermès, encore luisant dans la cinquième. Comme l’explique Matt Wilson, si on lit l’histoire, on comprend à ce moment-là que Wonder Woman et les deux hommes qui l’accompagnent viennent de se téléporter dans la ruelle. Sans cette information soulignée par la couleur, on pourrait penser qu’ils l’attendent là depuis un certain temps, ce ne serait pas immédiatement clair.

Autre exemple dans Silk #1, colorisé par Ian Herring :

Silk #1

On a une lumière « normale » dans la première planche, ce qui indique qu’on est en plein jour, pendant que l’héroïne est au bureau. La deuxième planche raconte quant à elle un flashback, un souvenir de temps heureux qui se distingue par ses tons plus doux ; vous noterez que le même effet est appliqué aux photos que regarde Silk sur son écran en bas de la première page, de façon à ce que la transition avec la page d’après soit vraiment évidente : c’est en voyant ces photos que ces souvenirs lui reviennent. Avec leur ciel rougeoyant, les deux suivantes se déroulent de façon évidente au coucher du soleil : Silk a fini sa journée et peut aller combattre le crime dans les rues de New York. Enfin, l’héroïne rentre chez elle à la nuit tombée dans celle d’après. Encore un flashback, puis une autre scène de nuit. Ainsi, le temps qui passe et les flashbacks sont exprimés de façon on ne peut plus claire, sans que le texte n’ait besoin de l’expliquer.

All-New X-men #29

Quand je vois une planche de Stuart Immonen (ici sur All-New X-men), ma réaction est généralement quelque chose du style : « omg c’est trop beau ce mec est un dieu ». Comparer ses crayonnés à la planche finale encrée par Wade von Grawbadger et colorisée par Marte Gracia permet d’une part de se rendre compte que si le premier est très doué, c’est l’association des trois qui est réellement excellente. D’autre part, on remarque qu’après le passage de l’encreur et du coloriste, les nuages de poussière en arrière-plan sont beaucoup mieux définis, que ce dernier a rajouté une texture de nuage en bas de case là où l’arrière-plan de la planche initiale est juste vide, et que l’ensemble est beaucoup plus clair. Marte Gracia a repris les couleurs caractéristiques des pouvoirs de certains personnages pour donner à chaque duel en second plan une teinte dominante qui permet de comprendre immédiatement qui affronte qui. Sur les crayonnés de base, honnêtement c’est un peu fouillis (et puis ces effets de lumière sur le Soulsword de Magik ne sont-ils pas magnifiques ?).

Pour d’autres exemples du même style, n’hésitez pas à jeter un coup d’œil sur le Tumblr de Romulo Fajardo Jr, qui poste des exemples de son travail. La façon dont les couleurs et les textures remplissent l’espace en ajoutant formes et profondeur est assez évidente sur ces planches de Midnighter ou d’Omega Men.

Un dernier exemple que je trouve assez parlant : Matt Wilson a colorisé une dédicace de Loki réalisée par Kris Anka. Son sourire a déjà quelque chose de subtilement inquiétant sur le dessin de base, mais les couleurs l’amplifient énormément :

Loki par Kris Anka et Matt Wilson

Le flatter

Pour gagner du temps, le coloriste peut faire appel à un flatter, qui reçoit la planche encrée, se charge de délimiter les différentes zones du dessin et les remplit d’aplats de couleur (aplats se disant flats en anglais, d’où le nom flatter). Le coloriste travaille ensuite à partir de ce fichier et y applique sa propre palette de couleurs, en plus d’y ajouter divers effets (dégradés, ombres etc.). La flatter Alice Ito détaille cette étape sur son blog.

En plus de cette étape, la coloriste Jordie Bellaire nous explique qu’elle a aussi recours à des assistants, qui interviennent entre les flats et le travail de colorisation à proprement parler. Comme elle l’explique dans cette note, un assistant récupère les flats et corrige les teintes des éléments récurrents de la palette de couleurs (celles des costumes, notamment), ce qui évite/diminue grandement les chances de faux raccords d’un numéro à l’autre et fait gagner encore plus de temps au coloriste.

 

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3 commentaires

  1. Ah je n’avais pas vu ce nouveau billet ! Excellent boulot comme d’habitude ! Merci.

    On sous-estime souvent le travail de certains membres de la chaîne créative des comics, alors que c’est vrai qu’ils ont tous leur importance. Merci de les remettre tous en avant, et surtout le fait que c’est la combinaison des différents membres qui fait un bon ou mauvais (selon ses goûts bien entendus) comics. Et quand il y a une alchimie entre les auteurs, ça se sent tout de suite, comme dans le cas de Squirrel Girl, Superior Foes ou Sex Criminals.

    Et puis vu que dans cette industrie, les différents artistes (que ce soit scénariste, dessinateur, encreur, coloriste, lettreur) changent régulièrement de collaborateurs, on peut vraiment voir l’impact de chacun d’entre eux sur le résultat collectif.

    Ceux qui arrivent à faire de bons comics en team sont vraiment des champions, car c’est peut-être ce qui est le plus difficile. Un auteur qui fait tout lui-même sait où il veut aller. Certes il doit essayer d’être excellent dans tous les domaines, mais il a moins de risque de se trahir lui-même, de se desservir, tout au long du processus. Une team ou chacun arrive à mettre en valeur l’autre, c’est toujours impressionnant. Je me souviens de Art Spiegelmann qui disait dans la préface de « Cité de Verre » adapté du bouquin de Paul Auster par Mazzucchelli et Paul Karasik qu’il n’imaginait pas, avant de lire cette BD là, qu’on puisse faire un chef-d’oeuvre avec une collaboration.

    Bon et j’ai énormément de respect pour ses artistes qui arrivent à tenir le rythme mensuel. D’ailleurs la citation de Smallwood qui cite Latour est excellent. Et j’ai du rester aussi pour celle qui fait des aplats de planche en 2h max, parce que moi pour avoir fait ça occasionnellement pour certains auteurs, je peux dire que je n’avais pas la même cadence (ok, c’est du franco-belge, donc y avait sûrement plus de cases, mais quand même). Et je suis toujours impressionné par ces coloristes qui ne se perdent jamais dans leur colo et qui n’oublie jamais de mettre en avant la lisibilité et de parfaire l’ambiance d’un titre.

    Bon voilà, je vais arrêter là mon pavé. C’est toujours un plaisir de te lire en tout cas, Cosmos, et vivement une autre analyse des comics de ta part.

    1. Merci, ça me rassure que tu ne les trouves pas trop long, j’ai toujours peur de perdre les gens avant la fin avec ce genre de dossiers xP

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