Le rôle des différents membres d’une équipe créative

Le dessinateur

Il reçoit le script du scénariste et se charge de le mettre en images. Cela passe généralement par une première étape de croquis en miniatures – les layouts – qui comme l’explique Declan Shalvey (Moon Knight, Injection) servent à fixer la narration :

La plupart des gens ne réalisent pas à quel points les layouts prennent du temps. C’est pourtant l’étape la plus dure de la création des comics ; il s’agit de résoudre l’énigme de la narration. (…) Passer davantage de temps sur les layouts aide à identifier les potentiels à-coup dans la narration, au lieu de travailler toute la journée sur une page pour finalement réaliser qu’elle ne fonctionne pas. C’est aussi le moment de se demander de quelles références on aura besoin. Ainsi, bien qu’on puisse avoir l’impression d’y consacrer trop de temps, on évite probablement d’en perdre à douter de soi et à se cogner la tête contre les murs.

Voici par exemple ses croquis pour le premier chapitre d’Injection, où il a notamment veillé à laisser l’espace nécessaire pour les bulles :Injection #1 Une fois cette étape terminée, il est temps de passer aux crayonnés, qui seront encrés par la suite, par le dessinateur lui-même ou par un encreur. Dans le cadre de comics publiés au rythme d’un chapitre par mois, le dessinateur doit rester attentif au temps qu’il consacre à ses planches, et trouver le bon compromis entre un résultat de qualité et le respect des délais. Greg Smallwood (Moon Knight) parle notamment de la nécessité de produire un bon résultat constant et dans les temps, plutôt qu’un travail excellent une fois de temps en temps :

Jason Latour [qui dessine Southern Bastards] m’a dit une fois qu’il ne pouvait pas et être à son niveau d’excellence et travailler assez rapidement. Il devait donc s’assurer que son « niveau juste en dessous » soit tout aussi impressionnant. Cela m’a marqué. Beaucoup d’artistes peuvent réaliser de superbes commissions, mais sans pouvoir travailler sur un titre mensuel car le résultat serait à peine moitié moins bon. Ils n’ont pas développé leur « niveau juste en dessous ».

Comme je parle déjà pas mal des dessinateurs dans les autres sections, j’aimerais attirer votre attention sur leurs conditions de travail. Dans une étude réalisée par David Harper sur l’excellent site SKTCHD, on apprend notamment que parmi les dessinateurs de comics contactés, 48% vivent en dessous ou au niveau du seuil de pauvreté (moins de 12 000 $ par an), 40% ne prennent pas de jour de repos pendant la semaine et 29% n’en prennent qu’un seul. Alors certes, comme l’explique Fiona Staples (Saga), quand on travaille de chez soi il peut être difficile de lutter contre l’envie de procrastiner :

A.V.Club : Quel le plus gros obstacle que vous ayez eu à surmonter jusqu’ici dans votre carrière ?

Fiona Staples : Probablement le même que la majorité des artistes : combattre l’envie de procrastiner, nos angoisses face à notre propre travail, et se tenir à une organisation, des horaires. Ce qui peut être difficile quand on est seul.e chez soi toute la journée sans personne pour vraiment vous surveiller. C’est le plus dur oui, mais maintenant je pense en être presque à un point où je peux réaliser un titre quasi-mensuel dans les délais.

Mais étant donné les conditions de travail des dessinateurs, il peut être de bon ton de garder à l’esprit que leur travail est très difficile, et par exemple éviter d’écrire dans des reviews « les pages semblent bâclées, le dessinateur a-t-il eu la flemme ? » (si vous devez déjà travailler presque tous les jours pour rendre vos planches en temps et en heure, comment faites-vous en cas de grave souci de santé chez vous ou l’un de vos proches ?)

L’encreur

Le travail d’encrage n’est pas forcément confié à une tierce personne, ainsi Fiona Staples mentionnée juste au-dessus dessine, encre et colorise elle-même les chapitres de Saga. Lorsqu’il y a un encreur, son travail est de passer d’une planche en crayonnés à une planche encrée, qui pourra alors être reproduite et colorisée.

La contribution de l’encreur varie beaucoup suivant le degré de finition des planches qu’il reçoit. Dans cet article qui inclut plusieurs comparaisons entre la planche crayonnée (voire franchement esquissée dans certains cas), on réalise bien à quel point l’encreur peut parfois faire une grosse partie du travail : le découpage et la narration viennent bien du dessinateur, mais c’est grâce à l’encreur qu’on a de nombreux détails et tout simplement une planche finie. Dans d’autres cas, le crayonné est beaucoup plus propre, comme ici avec cette couverture du Green Hornet, dessinée par Paolo Rivera et encrée par Joe Rivera.

The Green Hornet

L’exemple suivant propose un même crayonné encré par trois artistes différents, où l’on peut constater que leurs styles respectifs influent beaucoup sur le résultat final :

 

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3 commentaires

  1. Ah je n’avais pas vu ce nouveau billet ! Excellent boulot comme d’habitude ! Merci.

    On sous-estime souvent le travail de certains membres de la chaîne créative des comics, alors que c’est vrai qu’ils ont tous leur importance. Merci de les remettre tous en avant, et surtout le fait que c’est la combinaison des différents membres qui fait un bon ou mauvais (selon ses goûts bien entendus) comics. Et quand il y a une alchimie entre les auteurs, ça se sent tout de suite, comme dans le cas de Squirrel Girl, Superior Foes ou Sex Criminals.

    Et puis vu que dans cette industrie, les différents artistes (que ce soit scénariste, dessinateur, encreur, coloriste, lettreur) changent régulièrement de collaborateurs, on peut vraiment voir l’impact de chacun d’entre eux sur le résultat collectif.

    Ceux qui arrivent à faire de bons comics en team sont vraiment des champions, car c’est peut-être ce qui est le plus difficile. Un auteur qui fait tout lui-même sait où il veut aller. Certes il doit essayer d’être excellent dans tous les domaines, mais il a moins de risque de se trahir lui-même, de se desservir, tout au long du processus. Une team ou chacun arrive à mettre en valeur l’autre, c’est toujours impressionnant. Je me souviens de Art Spiegelmann qui disait dans la préface de « Cité de Verre » adapté du bouquin de Paul Auster par Mazzucchelli et Paul Karasik qu’il n’imaginait pas, avant de lire cette BD là, qu’on puisse faire un chef-d’oeuvre avec une collaboration.

    Bon et j’ai énormément de respect pour ses artistes qui arrivent à tenir le rythme mensuel. D’ailleurs la citation de Smallwood qui cite Latour est excellent. Et j’ai du rester aussi pour celle qui fait des aplats de planche en 2h max, parce que moi pour avoir fait ça occasionnellement pour certains auteurs, je peux dire que je n’avais pas la même cadence (ok, c’est du franco-belge, donc y avait sûrement plus de cases, mais quand même). Et je suis toujours impressionné par ces coloristes qui ne se perdent jamais dans leur colo et qui n’oublie jamais de mettre en avant la lisibilité et de parfaire l’ambiance d’un titre.

    Bon voilà, je vais arrêter là mon pavé. C’est toujours un plaisir de te lire en tout cas, Cosmos, et vivement une autre analyse des comics de ta part.

    1. Merci, ça me rassure que tu ne les trouves pas trop long, j’ai toujours peur de perdre les gens avant la fin avec ce genre de dossiers xP

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