Le rôle des différents membres d’une équipe créative

Comme vous le savez sans doute, les comics mainstream sont rarement réalisés par une seule personne. La plupart du temps, un scénariste fournit un script au dessinateur, dont les crayonnés peuvent être confiés à un encreur, pour que les planches soient ensuite envoyées à un coloriste, avant d’arriver dans les mains d’un lettreur qui pose toutes les bulles de texte, le tout sous la supervision d’un ou plusieurs éditeurs qui s’assurent que tout se passe bien. Ainsi, chaque membre de l’équipe créative contribue au produit fini que nous tenons entre nos mains.

Sauf qu’on est très enclin à dire par exemple « le Watchmen d’Alan Moore », en éclipsant le travail des autres créatifs impliqués. Les comics sont en effet des formes d’expression visuelles, mais qui paradoxalement célèbrent surtout leurs scénaristes, laissant un peu de côté les artistes, les coloristes et le reste des équipes créatives. Je ne vais pas vous refaire un plaidoyer pour une meilleure reconnaissance des artistes, parce que Si Spurrier a déjà tout résumé :

Et plus sérieusement, parce que d’excellents articles s’en sont déjà chargés (cf. les liens en fin d’article). Je vous propose plutôt un tour d’horizon du rôle des principaux membres d’une équipe créative, afin de mieux savoir qui fait quoi (tout au long de l’article je dirai LE scénariste, LE coloriste etc. mais vous aurez bien sûr compris qu’il peut s’agit d’UNE scénariste, d’UNE coloriste, sauf que le préciser tout le temps serait lourdingue).

Le scénariste

Il écrit l’histoire, bien sûr, mais vis-à-vis du reste de l’équipe son rôle est de fournir un script qui dit au dessinateur ce qui doit être représenté sur la page. Plusieurs méthodes peuvent être utilisées :

  • Dans l’approche full script, tout est détaillé : pour une page donnée, le scénariste détaille ce qu’il se passe case par case en indiquant les dialogues et autres éventuelles bulles de texte.
  • Comme l’explique Gail Simone, l’approche « plot script » (beaucoup plus souvent appelée Marvel method) est complètement différente :

La méthode Marvel signifie techniquement que le scénariste écrit une intrigue, décrit brièvement les pages, puis l’artiste découpe tout cela en pages et en cases. Le scénariste repasse ensuite sur ces pages pour en écrire les dialogues.

Comme son nom l’indique, cette seconde méthode était extrêmement en vogue chez Marvel jusqu’au début des années 2000, alors que DC préférait l’approche full script. On réalise immédiatement que dans le cas d’histoires écrites façon Marvel method, le dessinateur mériterait d’être crédité comme co-auteur tellement son apport à l’histoire est énorme.

A noter que suivant les équipes créatives, les choses ne sont pas figées : un dessinateur peut tout à fait suggérer de procéder autrement que ce que dit le script, faire des propositions qui seront intégrées à l’histoire… Certains chapitres peuvent aussi être écrits en partie en full script, en partie en Marvel method (par exemple, Kieron Gillen précise régulièrement dans ses « writer notes » quels sont les passages qui ont été écrits en Marvel method, comme dans Young Avengers (2013) #7, tandis que tout le reste était en full script).

A propos du dernier chapitre de The superior foes of Spider-Man, le dessinateur Steve Lieber explique que le scénariste Nick Spencer et lui travaillaient d’une façon encore différente :

Pour la majorité de la série, Nick écrivait ses scripts en salves de quelques pages, ce qui lui laissait la possibilité de saisir les perches que je lui tendais avec mes dessins. Je pense que cela a donné beaucoup d’énergie à notre narration. Avec ce chapitre cependant, j’avais le script complet dans les mains, et je suis vraiment ravi qu’il ait procédé de cette façon, car ainsi nous pouvions être sûr que le rythme du chapitre soit bon.

Bref, différentes équipes travaillent de différentes façons.

Quelques exemples de script / case finie :

The Wicked + The Divine #44.4

And he stops, stating this back. I wrote “gesture” but he’s not a big gesturer. He’s got a lot more control and authority than many of the peers. In some ways, he’s just been doing it longest, but it’s also because it’s just who he is.

Anyway – him giving a glance back over his shoulder. And… this is very much the LOOK THAT NICKI MINAJ HAILS IN SUPER BASS.

BAAL: I don’t do fire. I do lightning. I do power.

BAAL: And I stop your heart if I look at you in the right way.

(on sent clairement une complicité entre le scénariste Kieron Gillen et le dessinateur Jamie McKelvie – le script de leur première collaboration ne comportait sans doute pas de référence à Nicki Minaj~)

Captain Marvel #1 Captain Marvel #1

Cette case (déjà présentée sur le blog il y a quelques mois) est quasiment la première du premier chapitre de la dernière saison en date de Captain Marvel. On note que l’héroïne ne porte pas la tenue décrite dans le script, mais son costume habituel. Est-ce que quelqu’un s’est dit « c’est notre premier contact avec les personnages, on devrait peut-être rester sur son uniforme usuel ? » Il est également clair que David Lopez a eu le champ libre pour créer trois des personnages, le script de Kelly Sue DeConnick ne lui donnant que les détails essentiels (en outre, le coloriste Lee Loughridge a pu faire a priori ce qu’il voulait avec les couleurs de leurs tenues puisque rien n’est précisé). En effet, un personnage de comics est toujours une co-création.

 

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3 commentaires

  1. Ah je n’avais pas vu ce nouveau billet ! Excellent boulot comme d’habitude ! Merci.

    On sous-estime souvent le travail de certains membres de la chaîne créative des comics, alors que c’est vrai qu’ils ont tous leur importance. Merci de les remettre tous en avant, et surtout le fait que c’est la combinaison des différents membres qui fait un bon ou mauvais (selon ses goûts bien entendus) comics. Et quand il y a une alchimie entre les auteurs, ça se sent tout de suite, comme dans le cas de Squirrel Girl, Superior Foes ou Sex Criminals.

    Et puis vu que dans cette industrie, les différents artistes (que ce soit scénariste, dessinateur, encreur, coloriste, lettreur) changent régulièrement de collaborateurs, on peut vraiment voir l’impact de chacun d’entre eux sur le résultat collectif.

    Ceux qui arrivent à faire de bons comics en team sont vraiment des champions, car c’est peut-être ce qui est le plus difficile. Un auteur qui fait tout lui-même sait où il veut aller. Certes il doit essayer d’être excellent dans tous les domaines, mais il a moins de risque de se trahir lui-même, de se desservir, tout au long du processus. Une team ou chacun arrive à mettre en valeur l’autre, c’est toujours impressionnant. Je me souviens de Art Spiegelmann qui disait dans la préface de « Cité de Verre » adapté du bouquin de Paul Auster par Mazzucchelli et Paul Karasik qu’il n’imaginait pas, avant de lire cette BD là, qu’on puisse faire un chef-d’oeuvre avec une collaboration.

    Bon et j’ai énormément de respect pour ses artistes qui arrivent à tenir le rythme mensuel. D’ailleurs la citation de Smallwood qui cite Latour est excellent. Et j’ai du rester aussi pour celle qui fait des aplats de planche en 2h max, parce que moi pour avoir fait ça occasionnellement pour certains auteurs, je peux dire que je n’avais pas la même cadence (ok, c’est du franco-belge, donc y avait sûrement plus de cases, mais quand même). Et je suis toujours impressionné par ces coloristes qui ne se perdent jamais dans leur colo et qui n’oublie jamais de mettre en avant la lisibilité et de parfaire l’ambiance d’un titre.

    Bon voilà, je vais arrêter là mon pavé. C’est toujours un plaisir de te lire en tout cas, Cosmos, et vivement une autre analyse des comics de ta part.

    1. Merci, ça me rassure que tu ne les trouves pas trop long, j’ai toujours peur de perdre les gens avant la fin avec ce genre de dossiers xP

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