[Review] Young Avengers saison 2, par Gillen et McKelvie

Quel est le comble pour un dieu de la tromperie et du mensonge ? Ne plus surprendre les gens. C’est ça de faire sa star, de jouer dans Avengers et d’être incarné par Tom Hiddleston. Tout le monde vous connaît et *sait* que vous allez les trahir, les manipuler. C’est pourquoi, dans les pages des comics, Loki a mis en œuvre un de ses tours les plus ingénieux : rebooter lui-même sa licence via un sacrifice héroïque, en ayant savamment intrigué auparavant pour échapper au royaume des morts asgardiens. Il put ainsi ressusciter sous la forme d’un jeune garçon (All New Loki NOW!) et commencer l’écriture d’un tout nouveau destin.

Pendant ce temps-là, sur Terre, les Young Avengers pansent encore leur plaies : retrouver la Sorcière rouge a causé la perte de plusieurs d’entre eux, et a passé le goût de l’héroïsme aux survivants. Billy, réalisant que son petit ami a quand même vraiment tout perdu, passe en revue les différentes réalités jusqu’à en trouver une dont il extrait la mère de celui-ci juste avant qu’elle ne soit tuée. Sauf que Mother se révèle être un parasite interdimensionnel affamé de jeunes héros débordant de pouvoir (et que Kid Loki s’en est mêlé). Il faut fuir, et vite, en embarquant au passage de vieilles connaissances ainsi qu’une nouvelle venue bien mystérieuse.

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Une des différences majeures entre les univers de DC et de Marvel, c’est que les héros du second ne sont pas L’homme Le Plus Rapide Du Monde (Flash) ou Le Plus Grand Détective De La Terre (Batman), plutôt des personnages très imparfaits, qui doivent souvent commencer par sauver les autres de leurs propres erreurs. L’exemple le plus connu est Peter Parker, qui laisse s’échapper un malfrat que ses pouvoirs auraient pu facilement neutraliser, pour le voir causer la mort de son oncle juste après. C’est ainsi que naît Spider-Man, dans la culpabilité d’une erreur.
Dans la saison 1 de Young Avengers, Nate venait du futur en espérant mettre un terme aux ravages de sa version adulte, et se rendait compte en tentant de réécrire la réalité que la solution envisagée était parfois pire que le problème. Cette saison 2 reste dans la même thématique marvelienne du “sauve le monde de toi-même” : en pensant consoler son petit ami, Billy libère un ennemi redoutable qui les obligera à s’exiler jusqu’à trouver un moyen de les vaincre.

Mais là où la saison 1 était classique et très bien exécutée, la saison 2 demande une implication beaucoup plus forte de la part du lecteur. Oh, en apparence, elle a tout pour attirer un public jeune : utilisation maline de Tumblr et d’Instagram, personnages trop stylés, répliques classes, références à la pop culture (“Game of Thrones. You watch and/or read it?”). Dès qu’on creuse un peu, on se rend compte qu’il faudra relire la série pour tout saisir, car Kieron Gillen se joue de nous et utilise à fond la tendance au mensonge de Kid Loki. Les apparences sont trompeuses et au jeu du qui manipule qui, même un dieu de la tromperie peut perdre la partie.

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Cette façon de s’emparer de super-héros très mainstream pour en faire quelque chose de beaucoup plus personnel – et moins accessible qu’on ne l’aurait pensé – évoque tout de suite un autre auteur. Ainsi, c’est sans surprise que Kieron Gillen cite Grant Morrison parmi ses inspirations. Les doubles pages inventives de Young Avengers n’ont par exemple à rien à envier à celles de WE3 / NOU3 par l’originalité de leur découpage. Gillen et McKelvie impriment cependant une personnalité très nette à leur univers. Si Phonogram, leur première œuvre en commun, évoquait plutôt une obscure chanson dont on ne comprend pas toutes les paroles mais qui, par la musique, l’interprétation ou certains passages, nous parle quand même profondément, Young Avengers serait plutôt un clip de pop à l’esthétique léchée : stylé, coloré, rythmé, capturant l’air du temps via des paroles sincères et beaucoup moins superficiel qu’on ne l’aurait pensé.

Scott Pilgrim de Bryan O’Malley est une autre inspiration assumée de l’auteur. Outre des evil exes et des portes étoilées, on y retrouve un rare soin accordé à l’apparence des personnages (Complément affectif de Mari Okazaki possède aussi cette qualité). En effet, peu nombreux sont les artistes qui utilisent les vêtements que portent leurs personnages pour nous transmettre subtilement des informations sur leur état d’esprit, l’endroit d’où ils viennent etc.

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Voici là deuxième case où on voit Ultimate Nullifier. Outre son intervention pas très fine, l’expression de son visage, son attitude et surtout son col relevé nous en disent tout de suite beaucoup sur lui.

Mais sous la plume de Jamie McKelvie, ça va encore plus loin : ses visages ne sont quasiment jamais neutres et ses expressions faciales extraordinairement précises. Ainsi, Kieron Gillen n’a souvent besoin que de peu de mots pour nous raconter son histoire, car le langage du corps prend rapidement le relais (et puis bon, avouons-le, ça fait quand même plaisir de contempler des gens trop bien sapés).

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Quelques petits traits blancs, un sourcil relevé, et tout est dit.

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Le personnage d’America Chavez vient de la mini-série Vengeance, par Joe Casey et Nick Dragotta. A gauche, la version Dragotta, à droite une des tenues que lui fait porter Jamie McKelvie. Certains ont le sens du style et du bon goût, d’autres moins.

Dans mon post sur la saison 1, je parlais de l’importance de la continuité dans le récit d’Allan Heinberg ; faut-il être incollable sur l’univers Marvel pour pouvoir aborder la saison 2 ? Pas du tout. Kieron Gillen a clairement voulu donner à ces héros leur propre mythologie, sans chercher à faire intervenir des vilains connus tels que Dr. Doom ou Kang le conquérant. De toute façon, on peut compter sur ces gros geeks de Teddy et Billy pour nous briefer sur les événements passés de l’univers Marvel. Là où ça se corse, c’est que c’est bien souvent Kid Loki qui nous fait le résumé des épisodes précédents d’Asgard. Il nous dit tout ce qu’il y a à savoir, mais comme le site si bien Teddy…

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Mais passons à présent au point “représentations des minorités” (allez, je sais que vous l’attendiez) : là où la première saison avait fait parler d’elle avec son couple gay et son mini-Captain America noir, la deuxième va plus loin dans la diversité, et glisse comme ça, l’air de rien, sur la toute fin, que la majorité de l’équipe a déjà “expérimenté” voire est LGBT.

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Il y a sans doute quelque chose de très meta dans ce commentaire de Kid Loki. Jusqu’au début ce run, Billy et Teddy donnaient l’impression de former un indéboulonnable “mignon couple gay”. Bon, c’est bien pour le message etc. mais c’est quand même vite limité, tant un couple quel qu’il soit ne se résume jamais à être juste “mignon”. Avec Kid Loki, la vipère est dans la pomme. Sous l’effet de ses insinuations, nos deux tourtereaux commencent à douter, mettent leur relation en péril et, par là-même, lui donnent plus de substance. Ils ne donnent définitivement plus l’impression d’être là pour le message ou la représentation, leur relation connaît des hauts et des bas comme tout le monde, et contribue au point d’orgue de l’histoire.

D’une façon très différente de leurs prédécesseurs, Gillen et McKelvie nous parlent non plus de jeunes ados qui construisent leur identité, mais de presqu’adultes qui commencent déjà à écrire leur propre histoire en se détachant de l’influence de leur aînés. Leur histoire est actuellement publiée en VF dans le magazine kiosque Avengers de Panini. En VO, sa publication est terminée et le 3e et dernier TPB sort dans peu de temps.

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