[Review] X-Factor (2005)

Peu de temps après House of M qui a vu 90% de la population mutante perdre ses pouvoirs, Jamie Madrox décide de monter une agence de détectives à New York : X-Factor Investigations. Pour cela, il fait appel à plusieurs connaissances mutantes : Guido alias Strong Man, Rahne Sinclair qui peut se changer en femme-louve à volonté, Rictor qui a perdu le pouvoir de faire trembler la terre, Monet la diva aux pouvoirs psy (entre autres) et Siryn à la voix de banshee. Plus l’énigmatique petite Layla Miller dont la phrase signature est “I’m Layla Miller, I know stuff”. Il y a une intrigue sur Madrox qui n’est peut-être pas un mutant après tout, mais voilà l’essentiel du pitch. Et c’est largement suffisant.

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D’une part, Peter David est un maître de la caractérisation et des relations humaines. Il lui suffit d’un petit groupe de personnages aux tempéraments marqués pour avoir énormément de choses à raconter, entre les relations qui se tissent, se dégradent, évoluent… et les différentes personnalités qui se révèlent petit à petit. Le tout avec énormément d’humour mais aussi de sensibilité, ce qui rend les quelques passages plus tragiques d’autant plus marquants. Le choix de Madrox en narrateur est l’occasion de moments assez touchants, autrement. Comment un homme qui peut créer des doubles de lui-même fait-il pour prendre une décision, quand il est habitué à explorer en même temps les différentes voies possibles pour ne jamais trancher ? Cette “armée à lui tout seul” est aussi l’occasion de plusieurs réflexions sur la solitude ou le sentiment d’appartenance.

D’autre part, l’univers Marvel est riche en events et autres crossovers ayant des répercussions sur une grande partie de leurs titres. Ainsi X-Factor commence juste après House of M et l’équipe de détectives n’a même pas encore percé le mystère de la perte des pouvoirs de la majorité des mutants que Civil War commence et les oblige à se positionner face au projet de loi qui obligerait les super-héros à tous révéler leur véritable identité. Ça plus Siryn qui apprend une triste nouvelle sur son père, ou encore Layla Miller qui est une énigme sur pattes, sans oublier cette organisation qui semble en vouloir à Madrox… L’air de rien, l’auteur multiplie les intrigues secondaires et intègre les soubresauts de l’univers Marvel de façon très naturelle, très fluide. S’il fallait résumer, X-Factor est tout ce que j’attends d’une série régulière : un auteur aux commandes d’un petit groupe de héros qu’il connaît parfaitement, un ton bien particulier oscillant savamment entre sérieux et légèreté, des plans sur le (très) long terme qui n’empêchent pas des intrigues plus immédiates et, toujours, les personnages au centre de l’intrigue. Des seigneurs des enfers s’affrontent dans l’arc Hell on earth pour savoir qui régnera sur tous les autres ? La conclusion de cette intrigue est particulièrement marquante non pas pour ses Conséquences Sur L’Univers Marvel™ mais pour les motivations du personnage qui précipite la fin des événements, et ce que son action révèle sur son état d’esprit.

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C’est assez intéressant de comparer cette série aux New Avengers de Bendis, qui ont duré de 2005 à 2012 (alors que X-Factor a commencé la même année pour se finir en 2013). L’absence de travail éditorial de la VF de Panini n’aide pas, mais en lisant le titre on a l’impression d’un vrai gruyère, et il vaut mieux connaître les events qui ont jalonné l’univers Marvel pendant toutes ces années pour comprendre ce qu’il se passe. Alors que du côté de Peter David et de ses mutants de seconde zone, certes certains encarts résument ce qu’il s’est passé durant tel ou tel event, mais l’ensemble forme un tout très cohérent et qui peut s’apprécier sans avoir lu les events en question.

Les seuls reproches que j’aurais à faire à cette série est qu’avec le temps, beaucoup de dessinateurs se sont succédés et plusieurs personnages ont rejoint l’équipe (et/ou l’ont aussi quittée). J’aimais beaucoup l’atmosphère “film noir” qui se dégageait des premiers chapitres sous la plume de Ryan Sook et reflétait l’état d’esprit de Madrox (le cabinet de détectives situé dans un immeuble pouilleux, la lumière tamisée par les stores vénitiens…), mais des années plus tard à Las Vegas avec le trait ultra-glamour d’Emanuela Luppacchino, on n’était plus du tout dans le même registre. Ça restait agréable, mais quelque chose s’était perdu au niveau de l’identité graphique (pendant les tie-in à Secret Invasion, c’était juste laid par contre). Et l’inconvénient quand on commence à avoir pas mal de personnages, c’est que certains d’entre eux passent forcément au second plan, et que tous ne sont pas aussi intéressants que les autres (je ne sais pas si les passages de Darwin et surtout de Havok auront marqué les esprits par exemple, du moins pas autant que Layla Miller, Siryn ou Shatterstar). Mais c’est presque du chipotage face à nombreuses qualités de la série, qui réussit sans problème à se renouveler pour garder de l’intérêt jusqu’au bout.

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Point Minorités™ : la série a reçu un GLAAD Media Award (Gay & Lesbian Alliance Against Defamation) en 2011 pour sa représentation du couple Rictor / Shatterstar. Personnellement ce qui m’a marqué dans leur histoire c’est la façon dont les autres personnages y réagissent. Guido commence par avoir du mal avec l’idée de voir deux mecs de son équipe sortir ensemble, mais finit par se faire à l’idée. Rahne, en tant que fervente chrétienne, essaie même pendant un temps de “remettre Rictor sur le droit chemin” (les deux étaient sortis ensemble précédemment), persuadée que c’est sa mission en tant que croyante. Elle finira cependant par se raviser, mais il lui aura dépasser un conflit intérieur dû à ce qu’une interprétation de sa religion lui dit de penser. Le couple Rictor/Shatterstar n’est d’ailleurs pas parfait non plus et eux aussi ont leurs conflits à gérer. A l’heure où la nouvelle Batgirl et ses auteurs se font crucifier sur le net pour transphobie notamment parce que Barbara lâche un “but, you’re a…” de surprise lorsque celui qu’elle pensait être son ennemie révèle être un homme (enfin, a priori, ce n’est même pas clair en fait), ça fait plaisir de lire une histoire où les héros sont faillibles. Où certains réalisent qu’ils ne sont peut-être pas aussi à l’aise avec l’homosexualité qu’ils le pensaient quand ils la découvrent chez des proches, et doivent passer par une phase de remise en question avant d’arriver à une acceptation sincère. Ainsi ils restent des personnages positifs, mais plus humains, plus creusés. Le principal problème que j’ai avec la représentation des personnes queer dans les comics, c’est en effet que leur entourage est souvent immédiatement compréhensif, voire n’en a rien à absolument rien à faire de leur sexualité. C’est un bel idéal, clairement, mais il est tellement über-positif qu’il rend l’identification difficile.

Bref, X-Factor fut une de mes lectures les plus marquantes en 2014, et je regrette d’autant plus l’arrêt prochain de sa version All-new après seulement 20 numéros. En tout cas je la recommande chaudement à tous les amateurs d’humour, de caractérisation fine et d’intrigues-secondaires-qui-réapparaissent-10-tomes-plus-tard-omg-l’auteur-avait-tout-prévu.

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