Wonder Woman #8 : Barbara aurait pu être meilleure qu’Indiana Jones, elle fut réduite à être Cheetah

Wonder Woman #8

La série Wonder Woman actuelle, scénarisée par Greg Rucka, raconte deux récits en parallèle qui se renvoient sans cesse l’un à l’autre. Year One, dessiné par Nicola Scott, est un récit des origines de Diana alias Wonder Woman. Il nous raconte le moment où elle a quitté son île natale pour se rendre dans le monde des hommes. Dans The Lies, dessiné par Liam Sharp et situé des années plus tard, Diana réalise qu’elle ne peut plus retourner sur l’île et se demande ce qu’elle doit croire quant à son histoire.

Dans le premier, elle était aidée à son arrivée par une brillante chercheuse : le Dr Barbara Ann Minerva. Dans le second, Diana requiert à nouveau l’aide de Barbara pour retourner sur son île et démêler les fils de son histoire. Mais celle-ci est entre-temps devenue Cheetah, une puissante créature mi-humaine mi-fauve, épouse d’un dieu qui l’a maudite en l’obligeant à se repaître de chair humaine. Et elle aurait bien besoin de l’aide de Diana pour dissiper les mensonges dont elle aussi a été victime.

Le chapitre #8, dessiné par Bilquis Evely, vient faire le lien entre les deux intrigues. En racontant l’histoire de Barbara avant qu’elle ne devienne Cheetah, il illustre notamment tout le gâchis dont a été victime Barbara depuis son enfance. La façon dont les hommes de son entourage ont tenté de la contraindre notamment, au lieu de la soutenir et de lui permettre d’utiliser ses capacités au maximum [légers spoilers].

Le père

Wonder Woman #8

…and the sooner Barbara Ann learns to confine herself to the facts, the more successful in this world she shall be.

Dans un flashback sur son enfance, on apprend que son père méprisait son goût pour les contes et légendes. Comme on le découvre par la suite, cette connaissance de la mythologie lui aura été utile car c’est entre autres grâce à elle que Barbara a commencé à découvrir d’où venaient les Amazones. Certes, son immense érudition lui aura également servi – elle a deux PhD à 26 ans et connaît une petite quinzaine de langues – mais son intérêt pour ce sujet s’était déjà manifesté dans l’enfance.

Malgré les remarques de la préceptrice de sa fille, son père a juste pris cet intérêt pour la mythologie comme une faiblesse. Comme un signe que Barbara se repliait dans l’imagination après la mort de sa mère, là où il aurait déjà voulu la voir affronter la dure réalité du monde. Il est l’archétype du père absent car tout le temps pris par son travail, et intéressé uniquement par les résultats de son enfant.

Ce n’est pas dit explicitement dans le texte, mais je lis aussi dans son attitude un certain mépris pour les sciences dites molles telles que les langues, en opposition aux sciences dures qui reposent sur des faits. (La façon dont il insiste sur les « facts » m’y fait penser.) Les passions de sa fille ne semblent pas l’intéresser, sa fille en elle-même ne semble pas l’intéresser, alors qu’il est le seul de ses parents encore en vie. Visiblement, ce devait être uniquement le rôle de sa femme de s’en occuper, et à présent de sa préceptrice. Celle-ci soutient son élève du mieux qu’elle peut, mais étant employée par le père de Barbara, son champ d’action est très limité.

Je suppose que le père de Barbara a lui-même été élevé de cette façon, tout comme les autres hommes de sa génération (mon père lui ressemble beaucoup d’ailleurs – et comme je dévorais la mythologie grecque étant petit, ça me parle d’autant plus).

Les collègues

Wonder Woman #8

Alors que son collègue pense que les Amazones ne sont qu’un mythe, Barbara lui rappelle qu’il se base sur des écrits produits par une société patriarcale.

Malgré ses diplômes ou ses connaissances que ses collègues sont bien forcés de reconnaître, personne ne semble prendre Barbara au sérieux.

Lorsqu’elle obtient une preuve de plus que ce qu’elle avance est juste, un de ses collègues profite de son ébriété pour la lui dérober. Quand elle en parle à un de ses confrères au téléphone, elle a du mal à en placer une. Lors de son périple sur les traces des Amazones, elle est toujours seule. Et quand bien même elle découvre une île qui ne figure sur aucune carte, c’est après avoir insisté lourdement auprès d’un marin pour qu’il lui conduise. Une figure féminine – qui se révèle être une divinité – lui donne une piste importante à un moment, mais c’est tout.

Quelque part, le Dr Minerva fait beaucoup penser à Indiana Jones ou Doc Savage : elle aussi est une brillante chercheuse qui s’improvise aventurière intrépide. Mais là où Indy ou Clark Savage sont les héros de leur histoire, Barbara n’est qu’un personnage secondaire, devenu une vilaine dans les aventures d’une autre.

Dans les récits d’aventure, il arrive pourtant souvent que le personnage principal sache qu’il a raison, envers et contre tous, mais ça fait de lui le héros. Ici, personne n’admire Barbara, qui s’en sort principalement grâce à son abnégation. Au mieux, elle agace. Peut-être que les lecteurs ont aussi trouvé qu’elle avait un peu trop de qualités, et tous ces diplômes, toutes ces connaissances, c’était un peu too much pour un seul personnage. Pourtant, elle a exactement les mêmes qualités que des héros de fiction masculins ayant fait rêver plusieurs générations, et pour lesquels on ne s’était pas posé toutes ces questions.

Le mari

Wonder Woman #3

Dans les chapitres précédents, on apprenait que Barbara avait reçu les pouvoirs de Cheetah, mais que son dieu de mari lui avait également jeté une malédiction car elle n’était pas vierge avant leur union. Tout en réussissant à lui faire croire que c’était de sa faute à elle.

Wonder Woman #7

Par la suite, lorsqu’il fut menacé par l’intervention de Wonder Woman, le dieu promit à son épouse de lui rendre – je cite – « sa place d’honneur à ses côtés » si elle se retournait contre Diana.

La façon dont il traitait sa femme était déjà révoltante en elle-même, mais après lecture du chapitre #8, on réalise pleinement à quel point sa proposition était ridicule. Barbara est extraordinairement intelligente et capable, être asservie à un dieu n’a juste rien d’une place d’honneur. Elle n’a pas besoin de lui et ne l’a jamais eu. Et pourtant, par le passé, elle a cru à ce genre de mensonge. Ce qui est malheureusement très compréhensible étant donné que toute sa vie, les hommes qu’elle a côtoyés l’ont rabaissée, sous-estimée. Il aura fallu l’intervention de Wonder Woman pour qu’elle reprenne conscience de sa valeur.

Au-delà d’être une origin story, le chapitre #8 de Wonder Woman est donc très important thématiquement. Les chapitres précédents évoquaient déjà les ravages de la société patriarcale, mais connaître l’histoire du Dr Barbara Ann Minerva permet de vraiment réaliser à quel point sa vie a été sabotée. Par son père, par ses collègues, par son mari… qu’ils soient mauvais et/ou conditionnés à la traiter de cette façon. En d’autres termes, à quel point la vilaine Cheetah est le triste résultat d’une oppression systémique.

4 commentaires

    1. Merci ^.^

      L’arc est vraiment agréable à relire. Chapitre par chapitre, on a parfois l’impression que chacun d’entre eux est assez léger (enfin surtout ceux de The Lies), mais à la relecture on se rend davantage compte de tous les petits détails qui viennent dessiner un caractère, une évolution, oui qui établissent une thématique. Rien n’est laissé au hasard et ça fait plaisir à voir.

      (ton avatar <3)

  1. Excellente analyse. Juste parfaite.
    Je ne pense pas que ça excuse l’académisme et le classicisme de la construction de ce chapitre, mais ça fait sens en tout cas sur le fond du propos et permet de comprendre son utilité par rapport à The Lies et, peut être, par rapport à ce que l’on aura dans Year One. Même si je continue de dire que la construction de Rucka sur ce récit fut trop gros dans les ficelles pour être digne de lui, je trouve ton analyse, en tout cas, parfaite.

    1. Qu’aurais-tu aimé voir comme approche à la place ?

      Personnellement je n’ai pas été frappé par ce chapitre la première fois (à la fin on a envie d’en savoir plus !). Par contre, en commençant à réagir à vos arguments sur le forum de DC Planet et en relisant les chapitres précédents pour retrouver certains passages bien précis, les intentions de l’auteur me sont apparues beaucoup plus clairement et c’est là que je me suis rendu compte que rien n’était laissé au hasard dans ce chapitre (voire dans ce double arc).

      Mais je ne sais pas quelle serait la meilleure façon de s’y prendre. Avec un sujet comme l’oppression patriarcale, être moins subtil provoquerait sans doute une levée de boucliers de la part du lectorat masculin classique (« gnagna les comics c’est pas fait pour parler de ça gnagna PC gnagna SJW »). Là il y a aussi le risque que les principaux intéressés passent à côté du propos.

      Le double arc demande peut-être aussi d’être encore plus patient que d’habitude : Rucka est vraiment un adepte du slow burn, et avec deux histoires qui alternent ça devient parfois super-slow.

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