[Review] The Pulse, par Brian Bendis

En plus d’être au moins mon récit Marvel préféré, Alias était un magnifique portrait de Jessica Jones, à un moment de sa vie où elle n’allait pas vraiment bien (comprendre : vraiment pas bien). Il s’achevait cependant sur une note d’espoir qui laissait présager des jours meilleurs pour la suite. The Pulse est cette suite. En lisant Alias, on se rendait compte du statut particulier qu’a Jessica dans l’univers Marvel : d’un côté cette jeune femme n’est pas vraiment une super-héroïne mais a gardé de sa courte carrière costumée des liens avec les Vengeurs, les héros urbains ou le S.H.I.E.L.D., et de l’autre elle a fait le choix d’une existence plutôt banale, malgré des pouvoirs dont elle ne se sert quasiment jamais. Vu de l’intérieur, c’est assez lourd à porter car elle semble être toujours en décalage, et vraiment à sa place nulle part. Vu de l’extérieur en revanche, elle occupe une place de choix car elle a un pied dans les deux univers, celui des citoyens moyens comme celui des super-héros en vue. C’est pourquoi J. Jonah Jameson, le vociférant rédacteur en chef du Daily Bugle, lui propose de s’occuper d’une toute nouvelle rubrique dans son journal – The Pulse – consacrée aux super-héros qu’il s’acharnait à descendre en flammes jusqu’ici. En l’associant au reporter Ben Urich, il espère bien capitaliser sur son regard particulier…

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Avertissement : je vais sans doute spoiler quelques points de l’intrigue dans cet avis, car je ne vois pas comment analyser certains aspects de l’histoire autrement. Rien de majeur en vérité, mais vous voilà prévenus 😉

Dans le premier des trois arcs que compte l’histoire, Jessica est donc recrutée par Jameson, et Ben Urich doit rapidement enquêter sur une soudaine histoire de meurtre. Au tout début, c’est le choc. Le style graphique de Mark Bagley est à l’opposé de celui de Michael Gaydos (qui a quasiment dessiné tout Alias), et on a beaucoup plus l’habitude de le voir dessiner des héros en action que la chronique de la vie quotidienne d’une fille presque banale. Et pourtant, au fil des pages, on se sent à nouveau chez soi. Les cadrages – volontiers au plus près des visages – aident bien sûr, mais ce sont surtout les dialogues de Bendis qui exercent leur magie. Autant je ne les supporte quasiment plus dans ses séries mutantes actuelles, autant en lisant The Pulse on se rappelle pourquoi l’auteur a cette réputation de grand dialoguiste. A l’époque, ses cascades de bulles si caractéristiques et pleines d’humour n’étaient pas là pour masquer le vide d’une intrigue mais donnaient un rythme bien particulier à l’histoire, marquant ici une hésitation, là un moment de panique, et donnant beaucoup de nuances à la personnalité des protagonistes, beaucoup de naturel dans leurs échanges… Celui qui en bénéficie le plus est sans doute J. Jonah Jameson. Bon, bien sûr, il râle beaucoup (sinon ça ne serait pas ce cher J³) mais on lui découvre une certaine finesse, un sens aigu de la manipulation, et on réalise aussi qu’il est face à un problème épineux : comment être la voix du peuple quand celui-ci ne lit plus ? Comment se positionner par rapport à la télévision, la radio ou le net, qui ont l’avantage du direct, de la quasi-instantanéité ?

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Outre l’intrigue policière, c’est cette plongée au cœur d’un grand journal papier qui est intéressante, avec un éventail de journalistes très différents les uns des autres : Ben Urich le reporter star mais qui n’a rien écrit de valable depuis des mois, Terri Kidder la nouvelle qui panique car elle n’a pas d’histoire à raconter, ou encore Kat Farrell la débrouillarde mais dont les dents rayent un peu le parquet. Comme dans Alias, Bendis poursuit son exploration des zones en marge du super-héroïsme. Les mutants sont toujours autant stigmatisés et victime de préjugés, mais on n’est plus dans des enquêtes qui confrontent Jessica aux à-côté pas très reluisants des mutations, où aux dérives générées par ces stars que sont les super-héros. Ici, Bendis évoque plutôt les questionnements idéologiques de la presse papier, qui tout comme Jessica occupe une place intermédiaire entre les gens normaux et les super-héros. Le rôle de la police est également mentionné, dans un dialogue assez tendu entre Urich et une détective qui lui fait bien comprendre qu’elle en a assez de faire le ménage derrière la presse lorsque celle-ci met son nez partout ou fait éclater au grand jour certains scandales, sans se soucier des conséquences.

Le deuxième arc est par contre un peu décevant à première vue. Il s’agit en fait d’untie-in à l’event Secret War, qui nous raconte comment Jessica et surtout Luke font partie des dommages collatéraux de la “guerre secrète” que mène Nick Fury. Le souci c’est que comme eux, on ne sait pas grand-chose des tenants et des aboutissants de ce combat et on sent bien que le gros de l’intrigue se déroule hors-champ (ce qui est un peu le principe même d’une guerre secrète me direz-vous). En observant plus attentivement, on se rend compte que cet arc est construit en opposition au précédent. Là où ce dernier s’achevait par le triomphe de la presse et de la vérité, où Jessica récupérait enfin une situation professionnelle fixe, celui-ci raconte l’inverse. Les détails de cette guerre secrète ne doivent surtout pas être révélés au grand public, et le monde de Jessica semble s’écrouler sous ses pieds : soudain plus personne n’est joignable, et plus personne ne lui fait confiance, comme dans cette confrontation assez dure avec Iron Fist qui lui fait bien comprendre qu’à cet instant, elle est la fille qui sort avec Luke Cage, et qui porte un bébé qui est “soi-disant” le sien. C’est la traversée du miroir, la réalisation une fois de plus qu’avoir un pied dans chaque univers, c’est le risque d’être considérée comme une étrangère partout. Mais Jessica n’est plus la détective privée déprimée d’Alias, et sa famille naissante l’aide à garder le dessus.

A ce propos, Alias était publié sous le label MAX de Marvel, qui racontait des histoires plus sombres et plus adultes que celles qui se déroulaient dans les autres publications de l’éditeur (= les personnages avaient le droit de dire fuck). Cette histoire a été jugée canonique (d’autres sorties du même label ne le sont pas) et The Pulse se déroule dans l’univers Marvel que l’on connaît (= maintenant les personnages disent $%#@). Mais le changement de label se justifie au niveau de l’histoire : l’héroïne ne se heurte plus en permanence à l’étroitesse d’esprit des uns et à la misère des autres, elle est une future mère qui a repris pied et mène une existence un peu plus agréable.

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Aux dessins, après deux chapitres signés Brent Anderson (dans un style déjà plus sale que celui de Bagley), on retrouve Michael Lark, que les lecteurs de Gotham Central et de Lazarus connaissent bien, et qui nous rappelle encore un peu plus Michael Gaydos (on se rapproche ! on se rapproche !).

Et effectivement, le troisième et dernier arc voit le retour des deux autres tiers de la team Alias : Michael Gaydos aux crayons et Matt Hollingsworth aux couleurs. Je sais que dans les comics de super-héros, on doit s’habituer à ce qu’un même personnage puisse être dessiné par une foule d’artistes différents, mais pour moi, le vrai visage de Jessica, son vrai physique, c’est celui que Gaydos lui dessine. Son utilisation régulière de cases quasiment identiques donne souvent l’impression de scènes filmées par une caméra fixe, ce qui couplé aux dialogues de Bendis donne une ambiance très particulière à l’histoire. Et comme avec les deux arcs précédents, il est encore question de contraste. Alors que Ben Urich s’enfonce dans les égouts pour retrouver un super-héros déchu, Jessica s’apprête à mettre sa fille au monde. Et c’est la comparaison entre les deux qui permet de mesurer le chemin parcouru depuis les premières pages d’Alias. D-man a les pouvoirs et le costume, mais il lui manque un entourage qui aurait pu le soutenir et l’empêcher de perdre contact avec la réalité. Malgré son caractère, son bagage émotionnel et ses errements, Jessica a quant à elle réussi à trouver et entretenir un tel réseau : elle a relégué le costume depuis longtemps, ne met jamais en avant ses pouvoirs, mais sa droiture et son franc-parler font d’elle quelqu’un sur qui on peut compter. Les couleurs de Matt Hollingsworth participent d’ailleurs de cette impression d’unité : là où le monde de Jessica baignait dans des couleurs ternes à côté desquelles les uniformes bariolés des super-héros détonnaient complètement, la scène de l’accouchement, où les Avengers sont réunis, baigne dans des tons très doux. Il n’y a plus deux mondes, mais un seul.

Ainsi, même s’il était question à l’origine qu’un autre scénariste reprenne le flambeau après le départ de Bendis, le fait que la série s’achève ici n’est pas du tout décevant. Comme dans Alias, une époque se termine, on referme un chapitre cette fois-ci sereinement, avant d’ouvrir le prochain.

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Après un dernier épisode où Jessica raconte à sa fille sa première rencontre avec Luke Cage (et où on se croirait dans Alias), l’intégrale de la série récemment parue chez Marvel propose un annual de la série New Avengers, qui raconte le mariage de Luke et Jessica. Le combat qui se déroule avant la cérémonie est sans intérêt, mais l’épisode vaut le coup pour l’échange des vœux, où Jessica est… eh bien, complètement fidèle à elle-même, ce qui nous donne droit à une scène vraiment belle, qui clôt magnifiquement le recueil.

The Pulse est donc à nouveau un très beau portrait de Jessica Jones, pas aussi percutant qu’Alias car il se divise presque entre deux personnages principaux (Ben Urich, son collègue du journal, est quasiment aussi important qu’elle par moments – cf. la chronique de ComicTalk) mais qui, dès qu’on gratte un peu sous la surface, ne manque pas de subtilité. Je recommande sa lecture aux fans du personnage, car c’est sans doute le dernier moment où elle a l’occasion de briller (depuis, ses apparitions se résument souvent à tenir son bébé dans ses bras et rester en retrait dans des titres estampillés Avengers, ce qui est un peu du gâchis de personnage, mais tant pis !). A titre personnel, j’ai aussi aimé recroiser les Heroes for hire, entendre parler de Daredevil, en bref retrouver toute une petite famille de héros urbains new-yorkais assez proches de nous et dont Bendis a beaucoup écrit les aventures à cette période.

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