[Review] The Pride, par Joe Glass

Dernièrement, les deux plus gros éditeurs de comics ont pris pas mal d’initiatives pour amener un peu plus de diversité dans leurs titres. Avec The Pride, Joe Glass va carrément plus loin et crée carrément une équipe entière de héros queer. L’histoire s’ouvre avec Fabman qui, agacé de la façon dont les héros ouvertement queer sont perçus par la société, décide d’en appeler à ses connaissances gay, trans etc. pour former une petite ligue de justice et montrer au monde qu’ils ne sont pas des sous-héros, en combattant aussi bien les super-vilains que les idées reçues.

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Ce qu’on note immédiatement, c’est que le récit fait la part belle aux différents parcours de chacun, que ce soit via les petites histoires de fin de chapitre ou celles de The Pride Adventures, une sorte d’anthologie publiée en parallèle. Mais l’auteur n’en oublie pas de raconter une véritable histoire, avec un vilain qui plane dans l’ombre, tout en évoquant les aléas de la construction d’une équipe : le moment où les héros réalisent que, même s’ils sont efficaces en solo ou en duo, ils ont bien besoin de s’entraîner en groupe, sonne particulièrement juste notamment.

Et puis surtout, l’atout de cette série et que beaucoup d’autres ont bien du mal à avoir, c’est qu’elle met en scène plusieurs personnages queer. En effet, la plupart des séries de super-héros en incluent éventuellement un, parfois deux qui souvent forment un couple, et c’est à peu près tout. Si le dit personnage est au centre de la série, on peut espérer d’intéressants développements de ce côté-là (comme Kate Kane dans Batwoman ou Renee Montoya dans Gotham Central) Je sais que certain.e.s lecteurs et lectrices sont ravi.e.s rien qu’à l’idée de voir un personnage ayant la même sexualité qu’eux, mais je ne peux m’empêcher de penser qu’en disant par exemple “ce personnage est gay/bi/trans” mais en ne lui donnant aucune relation et/ou en le cantonnant à un rôle secondaire, on ne va pas très loin et on donne l’impression de remplir un quota plus qu’autre chose. Comme en plus ce personnage cristallise parfois toutes les attentes d’une communauté, il faut qu’il soit comme ci, mais pas trop comme ça pour ne pas faire cliché, surtout pas un vilain pour ne pas renvoyer une image négative, et ainsi de suite jusqu’à obtenir un résultat qui a toutes les chances d’être fade, désincarné. Ou alors, comme le suppose Gene Luen Yang dans son récent discours, les auteurs appréhendent la réaction des lecteurs et ne s’aventurent pas trop sur ce terrain, de peur de stéréotyper des communautés avec lesquels ils ne sont pas familiers (mais Luang propose justement des solutions à ce problème).

Joe Glass propose quant à lui un éventail assez large de personnages, allant de l’efféminé Fabman aux pouvoirs arc-en-ciel au viril Wolf, en passant par Angel la trans ou Bear que sa mutation a littéralement transformé en ours. Leurs relations sonnent tout à fait authentiques, qu’ils s’agisse de liens d’amitié ou de romances sur le point d’éclore. Et petit détail intéressant, il n’en oublie pas que même à l’intérieur d’une communauté victime de discrimations, on n’est pas à l’abri d’une certaine étroitesse d’esprit, de raccourcis ou de préjugés, parfois sans même s’en rendre compte :

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Un autre écueil dans lequel tombent pas mal de séries, c’est en effet le manichéisme. Or tout le monde n’est pas ou bien Christine Boutin ou bien hyper ouvert d’esprit. On croise pas mal de nuances, comme la connaissance qui se pensait totalement à l’aise avec l’homosexualité et qui, quand on de ses proches lui fait son coming out, réalise qu’elle a encore du travail à faire sur elle-même. Ou alors les collègues qui sont en apparence tout à fait l’aise avec la sexualité de l’un d’entre eux, mais qui y vont de leur petite remarque homophobe quand celui-ci a le dos tourné. Ou qui “pensent aux enfants”. Ou de manière générale tout un tas de gens ne réalisant pas que tel choix de mots ou telle remarque sont extrêmement vexants, parce qu’ils vivent dans une société hétéronormée qui leur a posé des œillères sans qu’ils s’en rendent compte. Difficile de restituer toute cette complexité dans une équipe de héros qui sont généralement là pour incarner des valeurs positives : un auteur ou un éditeur ne pourra souvent pas se permettre de glisser une remarque un peu limite à ce sujet dans la bouche d’un héros ultra-populaire, ce qui donne des personnages ou des couples dont la sexualité ne dérange absolument personne, un bel idéal certes, mais un peu trop beau pour être vrai actuellement (je ne sais pas vous, mais sans même parler d’identification, je m’attache plus à des personnages qui ont des problèmes mais font ce qu’ils peuvent pour les surmonter, qu’à des personnages qui n’en ont pas).

En dessinant des situations où Fabman vient en aide à un adolescent sur le point de se jeter d’un pont parce qu’il pense sa vie finie depuis qu’il s’est fait outer, ou en confrontant ses héros à un… extrémiste religieux nazi ? l’auteur vient même combler un vide. Les lois ou projets de loi sur le mariage pour tous qui font encore parler d’eux ont en effet suscité d’importantes vagues de comportement haineux, or si les comics de super-héros ont su reprendre dans leurs pages de nombreux thèmes de société, ils manquent à l’appel sur celui-ci, pourtant ce ne sont pas les exemples dont les auteurs pourraient s’inspirer qui font défaut, malheureusement (même si des équipes comme les X-men traitent régulièrement de discrimination, en passant par la métaphore).

Côté graphisme, le résultat est honnête. Certes, on sent qu’il s’agit d’auto-publication, on n’atteint clairement pas les standards de Marvel ou d’Image par exemple, mais les différents dessinateurs appelés ont un style clair et expressif, ce qui est toujours le minimum pour passer une lecture agréable. Mon seul reproche vis-à-vis de ce titre est que l’auteur s’inspire et/ou rend hommage de façon très appuyée à des héros qui lui tiennent visiblement à cœur, comme Wonder Woman avec qui Muscle Mary partage une histoire quasi identique. Wolf fait quant à lui penser à un mélange entre Batman (pour l’absence de pouvoirs, le côté stratège et la multinationale dont il a hérité de ses parents décédés) et Wolverine (pour les poils, la chemise de bûcheron et les bars qu’il fréquente). Et si je vous dis “Frost”, “professeur”, “anglaise”, “chic” et “très haute estime de soi”, normalement vous pensez immédiatement à la meilleure X-woman, que dis-je, au meilleur perso de Marvel ! C’est un peu dommage, surtout quand le fonctionnement des pouvoirs de White Trash est plutôt original et bien pensé. Mais bon, c’est presque du chipotage tant le récit respire la sincérité.

Les 6 chapitres de la série sont déjà écrits, l’auteur les publiant au fur et à mesure qu’il a les moyens de rémunérer les artistes qui y ont participé. Les 3 premiers sont déjà disponibles, ainsi que 2 épisodes de The Pride Adventures, son spin-off prévu lui en 3 chapitres. Ils peuvent être achetés via la boutique de l’auteur, ou via ComiXology.

Pour finir, une illustration de Kevin Wada, comme ça, pour le plaisir des yeux :

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