[Review] Seconds, par Bryan Lee O’Malley

Après quatre ans d’attente, le Bryan Lee O’Malley nouveau est arrivé ! Il se prénomme Seconds et il se passe dans un res-tau-rant.

Quoi, il vous en faut plus ? OK : c’est l’histoire de Katie, bientôt la trentaine et chef de cuisine. Non contente d’avoir son nom sur le menu du meilleur restaurant de la ville, elle s’apprête à en ouvrir un deuxième où elle sera cette fois-ci associée et donc, propriétaire. Bref, elle a le vent en poupe. Enfin… ce serait bien si les travaux du nouveau resto avançaient plus vite au lieu de donner l’impression de reculer. Ou si son ex dont le sourire la fait toujours fondre évitait de se pointer au restaurant où elle a commencé une relation avec le chef qui la remplacera. Ou si le personnel de salle, si jeune et si stylé, ne lui donnait pas l’impression d’être déjà si vieille. Après qu’une des serveuses se brûle à cause d’une erreur de Katie, celle-ci retrouve au fin fond du tiroir de sa commode un petit carnet, un champignon et des instructions : il suffit qu’elle écrive son erreur, mange le champignon et s’endorme pour qu’à son réveil, l’erreur soit réparée. Attention, les règles sont les règles : elle n’a le droit qu’a un seul champignon ! Mais quand elle découvre qu’il en pousse plusieurs au sous-sol, elle ne résiste pas longtemps à la tentation de corriger une autre petite erreur. Puis un autre, moins petite, et de fil en aiguille…

Après quelques pages un peu déroutantes qui racontent le rêve de Katie à propos de cette fameuse commode, on retrouve immédiatement ce qui faisait le charme de Scott Pilgrim, la précédente œuvre de l’auteur. La narration se détache tout de suite, dans cette introduction où l’héroïne contredit explicitement le narrateur avec plus ou moins de mauvaise foi. Les ~320 pages de l’histoire sont émaillées de beaucoup de petites touches d’humour et d’éclats de vie, que ce soit dans les dialogues, les petits cadres et commentaires (beaucoup plus rares que dans son œuvre précédente cependant) ou les scènes racontées tout simplement. En effet, dans Seconds, ce n’est pas parce qu’on aborde des questions existentielles qu’on passe son temps vautré dans son lit le smartphone à la main : Katie est une boule d’énergie, sans cesse dans l’action (l’inverse aurait été difficile venant d’une chef accomplie), pas du tout le genre à se laisser aller à la paresse quand les choses vont mal. Ainsi elle imprime son rythme à l’histoire, qui réussit à nous tenir en haleine pendant quelques centaines de pages d’affilée.

Les dessins aident beaucoup, il faut dire. Le style de Bryan Lee O’Malley a beau paraître très simple au premier abord, on se rend vite compte qu’en plus d’être très dynamique, il donne vie à des personnages aussi recherchés qu’expressifs. Tous très dissemblables physiquement, ils ont chacun un style vestimentaire propre, des expressions caractéristiques ou une façon de se mouvoir très personnelle, ce qui les fait exister immédiatement, même quand ils ne sont que de simples employés du restaurant, secondaires dans l’intrigue. Scott Pilgrim brillait déjà par ce soin apporté aux détails, cette façon de faire parler les corps et les vêtements, mais la première édition était en noir et blanc. Ici, les couleurs de Nathan Fairbairn (qui a aussi colorisé la seconde édition) augmentent encore la possibilité de raconter des choses autrement que par le texte, en faisant baigner certaines scènes bien précises dans un rouge irréel, ou dans un bleu triste et froid, voire dans un rose surprenamment inquiétant sur la fin.

De manière générale, le récit est aussi très mignon. Le trait cartoony de l’auteur en est principalement responsable bien sûr, mais on sent aussi un amour des vieilles bâtisses pleines de charme. Avec tout ce bois, le restaurant Seconds ressemble énormément aux auberges des RPG (et sa cheminée… sa cheminée ! rien qu’en y repensant là tout de suite je veux une couverture, une boisson chaude, un chat sur mes genoux et le prochain tome de la réédition d’X-Factor), tandis que Lucknow a tout du vieux manoir (un peu en ruines, certes) devant lequel on passait en voiture pour aller à l’école en disant “plus tard, c’est là que j’habiterai !” Et lorsqu’il est question d’un esprit des lieux et d’un vieux livre d’histoires, on réalise que Seconds a tout du conte pour grands enfants. En effet, tout est en apparence choupi et coloré, il y a de la magie dans l’air, quelque chose qui ressemble à de la sorcellerie, un prince charmant (enfin un charmant, le côté prince reste sujet à discussion) et la fin est tout à fait dans la lignée des contes (plutôt les versions Disney, pas celles où en fait la belle au bois dormant a été violée par le prince). Cependant, il est quand même question d’une héroïne presque trentenaire, encore jeune certes, mais avec derrière elle suffisamment d’expérience et de choix importants pour avoir parfois envie de regarder en arrière (un.e chef de 30 ans, c’est environ 15 ans d’expérience professionnelle), et être tentée de changer telle ou telle chose en se disant qu’ainsi sa vie serait peut-être meilleure. Les conséquences des réécritures de l’héroïne sont particulièrement édifiantes, tant on la voit petit à petit sacrifier ses projets, son indépendance, son bonheur… tout ça pour ne pas déplaire, ne pas avoir l’impression de se retrouver seule, pour que tout soit “parfait”.

Et puis, je ne sais pas vous, mais j’ai toujours un peu peur de la fin de ce genre d’histoires. En effet, la vie n’est pas la même pour lui, pour moi, pour elle, et je crains toujours que l’auteur ne cherche à nous donner le sens de la vie et les clés du bonheur, alors qu’il n’y a pas de solution universelle. Même si les questions qu’on se pose sur la vie sont similaires, il y a autant de réponses que de personnes, donc clore ce genre de récit tourne vite au numéro d’équilibriste. Ici, l’auteur nous livre une fin plutôt premier degré, mais avec suffisamment d’humour et de distance pour ne pas que l’ensemble vire à la guimauve tout en demeurant assez touchant.

Bref, un récit charmant, dans lequel les lecteurs de Scott Pilgrim qui avaient l’âge des personnages – et qui ont grandi depuis – devraient à nouveau trouver des thèmes qui font écho à leurs préoccupations actuelles. L’histoire n’est disponible qu’en VO pour le moment, mais la version française arrive chez Dargaud en octobre.

(notez que ça aurait été moi le personnage principal, j’aurais juste bien fait comprendre à la serveuse que la timidité en cuisine c’est MAL et que quand on passe derrière les gens, on dit quelque chose genre CHAUD ! au lieu de vouloir jouer au ninja et de se prendre un coup / une lame / une brûlure – et j’aurais appelé l’hygiène direct après avoir vu l’état du plancher dans la réserve, aussi)

(et l’histoire se serait donc terminée à la page 3)

(je ferais un très mauvais personnage de fiction)

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