[Review] The People Inside, par Ray Fawkes

The People Inside, Ray Fawkes

Comme je parle beaucoup de super-héros en collants bariolés, de points d’entrée etc. je me suis dit que ça serait bien de changer un peu de temps en temps, donc aujourd’hui, je vous propose le CONTRAIRE.

The People Inside de Ray Fawkes, c’est du noir et blanc, de l’expérimental, du pas facile d’accès, du si-ça-sortait-en-français-ce-serait-lu-par-trois-mangaversiens. Mais c’est super bien !

Mais donc qui sont ces « gens dedans » ? Il s’agit de 24 personnes : 2 célibataires et 11 couples, dans des situations variées. Une relation SM, deux acteurs en vue faisant semblant d’être le couple parfait alors qu’ils se méprisent mutuellement, de jeunes mariés où la femme apprend qu’elle est stérile, un couple homo ouvrant une pâtisserie etc. Chacun de ces couples ou personnages a droit à sa case, qui reste au même endroit sur la page d’un bout à l’autre du récit.

Au tout début c’est un peu difficile de rentrer dedans, car il faut bien quelques pages pour comprendre le principe du récit. Je conseille d’ailleurs de le lire en version papier OU de régler l’affichage en doubles pages si vous lisez en numérique, pour que ce soit plus simple. De plus, il n’y a pas vraiment de séparation claire entre dialogues et pensées : des petits cadres contiennent des mots, sans majuscule ni ponctuation, comme des impressions fugaces, et c’est à nous de savoir à qui les attribuer.

The People Inside, Ray Fawkes

Mais petit à petit, la sauce prend : on comprend ce qui fonctionne plus ou moins dans chacune des relations, on les voit se défaire, parfois se refaire, avec le/la partenaire d’origine ou celui/celle de la case d’à côté. Lorsqu’un récit présente une romance, la question est souvent : « avec qui va-t-il ou va-t-elle finir ? » ou « vont-ils finir ensemble ? » (« oui, après de nombreuses péripéties »). Là où The People Inside tire son épingle du jeu, c’est que l’histoire commence juste après : la plupart des personnages vient de commencer une relation à long terme, et on les suit jusqu’à ce qu’ils décèdent.

La grande différence avec les histoires habituelles, c’est qu’ici la vie continue. Pour certains, ça veut dire qu’une dispute n’était qu’un orage passager et ne signe pas la fin de leur relation. Pour d’autres, qu’il n’y a pas de bouton « reset » après une rupture dont ils n’arrivent pas à se remettre ou après la mort de leur conjoint•e. Et que malgré le temps qui passe, la blessure ne guérit pas toujours. Certains meurent de vieillesse, d’autres de maladie ou dans un accident, et dans ce cas leur case devient noire. Plus la fin du livre se rapproche et plus l’émotion nous prend à la gorge, car on s’attache à ces personnages mais leurs cases finissent forcément par s’éteindre, une par une.

The People Inside, Ray FawkesEt ce qui rend The People Inside difficile d’accès au premier abord finit par payer : non il n’y a pas d’explications au début, tout comme il n’y a pas de marche à suivre précise dans une relation, à laquelle il serait rassurant de se référer. Il n’y a pas de dialogue bien identifiable et bien écrit qui permet de comprendre précisément ce que l’autre ressent : on n’a jamais accès à toutes ses pensées, et nos échanges dans la vie de tous les jours n’ont pas à faire sens, à l’inverse de la fiction usuelle. Le dessin n’est certes pas ultra-esthétique, mais depuis quand ressemblons-nous tous à des top-models ? Et non il n’y a pas de sens à ces morts : le but n’est pas de choquer ou de créer un rebondissement, c’est juste que… ça arrive.

Si l’œuvre fonctionne aussi bien, c’est également parce que Ray Fawkes a pris soin de présenter plusieurs relations, et de les diversifier. Avec un seul couple, on aurait pu avoir l’impression que l’auteur cherchait à nous donner un modèle à suivre, un couple « typique », dans lequel tout le monde ne peut fatalement pas se reconnaître. Ici, la multiplicité des cas ne donne pas l’impression d’être exclu. Même si le titre parle de relations amoureuses, il n’oublie d’ailleurs pas de laisser de laisser de la place pour deux personnages célibataires, qui ont des parcours complètement opposés. Mais ils n’ont pas « raté » leur vie pour autant.

Malgré son côté houlà-c’est-en-noir-et-blanc-et-ça-m’a-l’air-d’être-un-beau-trip-formaliste, The People Inside se révèle être une œuvre touchante. Là où la fiction a souvent tendance à codifier les relations et à s’arrêter là où elles celles-ci commencent, l’œuvre de Ray Fawkes les présente dans toute leur diversité, et les replace dans le contexte d’une vie. Les retrouvailles, la perte, le changement font alors pleinement partie de l’existence des personnages, et c’est ce qui crée l’émotion. Un titre vraiment inhabituel et à découvrir.


The People Inside The People Inside de Ray Fawkes est paru en un tome aux éditions Oni Press, en août 2014.

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