Retour sur Angela: Asgard’s Assassin

Angela: Asgard's Assassin

Angela: Asgard’s Assassin est une série qui, en l’espace de 4 chapitres, m’a fait passer de « ouais c’est pas mal » à « mouais… » à « OK j’arrête les frais ». Mais l’équipe créative comprend entre autres Stéphanie Hans (= les courtes séquences qu’elle dessine sont toujours magnifiques) et Kieron Gillen (qui sait toujours où il va et dont l’humour fonctionne souvent très bien sur moi). Ca valait donc peut-être le coup de faire un effort pour terminer le premier arc, au chapitre #6. Il n’est pas encore sorti, mais après relecture des 5 premiers, il y a finalement tant à dire que j’ai envie d’en parler aujourd’hui.

Angela: Asgard's Assassin

– Houlà, tu t’es fait quoi à l’oeil ? – Oh rien, j’ai juste regardé un dessin de Stéphanie Hans…

Des chapitres très denses

Alors qu’il y a plusieurs années, l’unité de base des comics était le single issue, elle est progressivement devenue le volume relié (TPB), de quoi donner envie aux éditeurs de découper les histoires en arcs de 5 ou 6 chapitres afin qu’un tome corresponde à un arc narratif complet. Certains auteurs s’en accommodent très bien, tandis que d’autres – beaucoup d’autres chez les Big Two – se laissent un peu aller au délayage. Ou pour employer un terme plus neutre, à la « décompression », c’est-à-dire l’étalement plus ou moins artificiel d’une intrigue sur X chapitres quand elle en aurait sans doute mérité moins.

Lorsqu’on compare avec des récits plus anciens, le contraste saute aux yeux, tant les premiers proposaient des histoires beaucoup plus ramassées… au prix d’un certain manque de subtilité. Là où une narration moderne pourra faire parler les regards, les corps, les ambiances et se permettre de dire peu pour exprimer beaucoup, les histoires à l’ancienne aimaient bien tout nous expliquer par le menu. On a donc gagné en naturel, en « réalisme » ce qu’on a perdu en concision (même si là encore, certains auteurs savent remplir leurs chapitres de façon satisfaisante).

Angela: Asgard's Assassin & the Guardians of the Galaxy

Vous n’échapperez pas aux Gardiens de la Galaxie.

Dans Angela: Asgard’s Assassin, on est dans une sorte de forme hybride. En effet, on est loin des pavés de texte à la Chris Claremont où les personnages se lançaient souvent dans de longues explications indigestes, leurs conversations sonnent beaucoup plus naturelles, mais les chapitres se révèlent tout de même assez riches. Tout cela ne se fait cependant pas sans heurt. On alterne en effet régulièrement entre :

  • un lien avec l’histoire d’Asgard (l’intrigue se développe à partir de graines semées dans Everything Burns, le cross-over entre The Mighty Thor et Journey into Mystery, dans lequel s’achevait cette dernière, déjà écrite par Gillen) ;
  • une petite touche d’humour très actuelle, très Gillen, et souvent très incongrue ;
  • un mystère : qu’a dérobé Angela et pourquoi ? Pourquoi Sera n’a-t-elle pas d’ailes comme tous les anges et pourquoi n’est-elle pas morte ?
  • une scène d’action ;
  • un flashback ;
  • un déplacement dans un autre lieu : en 5 chapitres on voyage en effet entre les Limbes, Asgard, la Terre, Vanaheim, l’espace et Heven, sans compter les lieux indéterminés des flashbacks ;
  • une conversation entre les personnages, qui changent quasiment à chaque voyage (logique) ;
  • un parallèle qu’il faudra peut-être creuser à la lumière du thème de la dette et de l’équilibre, si central dans la société des anges (Sera et Angela sont tour à tour passées par des transformations physiques qui sont presque des recréations, et le vol que commet Angela n’est pas sans rappeler l’histoire de sa propre enfance).

Bref, il faut s’accrocher. Car avec ces contraintes, rien ne peut se permettre d’être anodin : si les dialogues veulent rester actuels et les chapitres consistants, chaque scène doit receler une information, un clin d’oeil, une référence, quelque chose qui lui donne une raison d’être, tellement il y a à raconter dans chaque chapitre. Autant dire que la première lecture n’est pas ébouriffante : on déploie tellement d’efforts à absorber tout ce qu’il y a à comprendre (une difficulté accrue quand l’anglais n’est pas notre langue maternelle) qu’on a du mal à apprécier tout simplement l’histoire. Or, comme dans à peu près tout ce qu’a produit Gillen dernièrement, cette histoire est faite pour être relue. Lorsqu’on y revient et qu’on lit tous les chapitres à la suite, en ayant quelques souvenirs de l’intrigue il est beaucoup plus simple d’apprécier le voyage, de relier les petits détails et donc de profiter réellement de la richesse du titre.

Angela: Asgard's Assassin

L’humour à la Gillen (personnellement j’adore).

Une héroïne à part

Au début, j’avais du mal avec Angela : son obsession pour les dettes et leur règlement coûte que coûte permet de comprendre comment elle fonctionne, mais malgré les commentaires de Sera, il est quasiment impossible d’éprouver de l’empathie pour elle tellement son comportement est particulier, tellement elle est étrange.

Les héroïnes urbaines d’aujourd’hui comme She-Hulk, Silk, Batgirl ou Spider-Woman jouent plutôt la carte de « la fille sympa », souvent grâce à une narration à la première personne qui permet de s’y attacher et à pas mal d’humour. Avec Angela, on est loin ailleurs, quelque part entre Black Widow et Wonder Woman : l’ange partage en effet avec l’espionne son sens du devoir et sa volonté de réparer ce qu’elle considère être des dettes, mais là où le métier de Natasha la contraint à une certaine solitude, Angela bénéficie de la présence de Sera, qui est aussi drôle et volubile que l’héroïne est sérieuse et peu loquace. Et tout comme Wonder Woman, Angela vient d’une société (quasi-)exclusivement féminine composée de combattantes hors pair, sauf que là où l’amazone est une ambassadrice de paix pleine de compassion, Angela est une guerrière n’ayant pas du tout ce côté infiniment humain (à ce propos, la scène où elle découvre la crème glacée sur Midgard est sans doute un gros clin d’oeil à la première apparition de Wonder Woman dans la Justice League des New 52).

Angela: Asgard's Assassin

Au chapitre #3, l’équipe a donné à l’héroïne un costume plus couvrant, bien qu’aussi peu réaliste que le précédent. Il semblerait que beaucoup de lecteurs se soient aussi demandés « … WHAT IS THIS? » quand ils l’ont découvert. Ce costume, qui s’adapte à l’idée que se fait sa porteuse de la beauté, est finalement assez cohérent avec l’approche du personnage : vous n’en tomberez sans doute pas amoureux. Mais ce n’est pas le but : ici il est avant tout question d’être soi, pas de chercher à plaire.

Bref, comme dans Young Avengers, on sent que l’un des grands buts de Gillen est de donner une existence propre à ses personnages, de leur créer un petit espace rien qu’à eux au sein d’un plus grand univers. Et D-I-E-U (Luci-style !) sait qu’Angela en avait bien besoin, parachutée depuis l’univers de Spawn et dérivant des Gardiens de la Galaxie à l’univers d’Asgard sans qu’on ait l’impression que les auteurs sachent réellement quoi en faire (déjà que Bendis n’a jamais su quoi faire des autres Gardiens…). La grande question est maintenant : est-ce que les lecteurs sont prêts à donner sa chance à ce genre de titre basé sur une quasi-inconnue et qui en plus se laisse difficilement apprivoiser, demandant au moins une bonne relecture pour vraiment apprécier sa richesse ? Pas si sûr… Après la fin du premier arc au chapitre #6, le titre deviendra 1602: Witch Hunter Angela et se déroulera comme son nom l’indique dans l’univers de 1602 créé par Neil Gaiman (double dose de Gaiman donc, étant donné qu’il a créé ce personnage à l’origine). L’ange guerrière reviendra-t-elle à l’issue de Secret Wars ? C’est tout ce qu’on espère…

3 commentaires

  1. J’avais testé les 2 premiers numéros et c’est vrai que ça ne m’a pas vraiment emballé. En même temps, je me dis qu’il a fallu que j’attende le 2e arc de Young Avengers pour que le titre m’accroche réellement.

    Donc au final, au bout de 5 numéros, c’est un bon titre ou c’est juste pas mal ? Et les flash-backs, ils deviennent intéressants ? Parce que dans les premiers numéros, ça met une 2e histoire en plein milieu du récit qui n’a pas grand chose à voir et ça coupe un peu la lecture.

    1. Les flashbacks évoluent, en fait. Après que ceux des 2 premiers chapitres ont expliqué certaines choses concernant la situation d’Angela et des anges, ceux des chapitres #3 et #4 éclaircissent la situation de Sera (ils répondent notamment à la question : « pourquoi n’a-t-elle pas d’ailes non plus ? » tout en en posant une autre, à savoir « pourquoi est-elle en vie ? ») et dans le #5 ce n’est même plus un flashback : Sera récupère la narration pour raconter l’affrontement entre Angela et Odinson de façon assez lyrique, du coup ça ne coupe plus du tout la lecture.

      Je ne saurais pas trop dire si le titre est « bon » ou « pas mal ». Ce qui me plaît le plus c’est qu’il ne ressemble à aucun autre en ce moment. Avec les annonces des titres sur Black Widow, Elektra et bientôt Gamora, on pouvait légitimement se dire « oh, ENCORE un titre solo Marvel sur une tueuse redoutable », mais en fait les trois qu’on a vus pour le moment ne se ressemblent pas du tout. Et puis je me rends compte que s’il y a plein de titres Marvel que j’aime bien en ce moment, en vérité c’est sans doute le fait qu’ils COMMENCENT qui me plaît le plus. C’est nouveau, on découvre une équipe créative, une situation, un certain ton etc. et c’est enthousiasmant. Mais les chapitres passent, et il n’y a plus forcément de surprise : on sait ce qu’on va trouver dedans. Un peu comme un très bon plat dont la première cuillerée est excellente… et puis après c’est toujours la même chose. C’est toujours très bon, mais ça reste la répétition de la même sensation gustative. Quand je lis The Superior foes of Spider-Man, Ant-Man ou Spider-Woman, j’ai un peu l’impression de cette répétition. C’est bien fait… mais je peux déjà prédire ce qui va me faire rire la plupart du temps (le ton des dialogues), le genre de personnage (de seconde zone) qu’on va croiser etc. Alors que dans The unbeatable Squirrel Girl par exemple, l’humour est susceptible de jaillir de tous les côtés, du coup pour le moment chaque chapitre me surprend (le début du chapitre #4 ! énorme ! surtout la façon dont ça rendait dans la preview :D).

      Il y a un passage qui m’avait marqué dans une interview de Mark Waid à CBR (http://www.comicbookresources.com/?page=article&id=59019), où il expliquait ce que la co-gérance d’un comic shop lui avait appris. Bon, toute l’interview est intéressante, mais j’ai retenu surtout ça : »There is NO coasting. Whatever you’re working on as a creator, it had damn well better be some people’s absolute favorite comic being published every single month, or you are wasting your time. Your local retailer doesn’t have the personal bandwidth or energy to build that audience for you. » (je copie-colle pas tout parce que c’est long, mais il développe encore plus par la suite)

      Or on ne peut pas résumer un chapitre d’Angela en 2 lignes, dire qu’il sert juste à faire du remplissage en attendant la fin de l’arc ou quelque chose du genre, il y a toujours plein de trucs dedans (et c’est sans doute une de ses faiblesses : il y a BEAUCOUP de trucs et il faut plusieurs lectures pour bien tout assimiler – ça reste quand même mieux qu’un chapitre fini en 5 minutes et aussitôt oublié, mais quand même :P). Les créateurs ne donnent pas du tout dans le « coasting », donc. Je ne sais pas si Angela est l' »absolute favorite comic being published every single month » de beaucoup de lecteurs vu sa singularité, mais il a moyen de l’être.

      La conclusion de l’arc au chapitre #6 permettra sans doute de se faire une idée plus fine, cependant. Voilà, je ne sais pas si on peut le mettre dans les incontournables, si tant est que cette expression ait un sens, mais je pense que je me souviendrai plus longtemps de cette histoire que d’autres qui m’avaient immédiatement plu au chapitre #1 avant de me lasser trois épisodes plus tard.

  2. Bon j’ai oublié de le dire avant, mais tes petits billets d’humeur sont très cools et j’aime vraiment ce genre d’analyses, surtout que j’aime toujours lire ton point de vue sur les comics du moment. Et tu pointes encore des choses intéressantes dans ta longue réponse !

    Je réessayerais peut-être Angela à l’occasion, sûrement si Panini publie la série dans un petit HS, ou si il s’avère qu’aucune des nouvelles séries à venir chez Marvel et DC n’arrive à m’intéresser (mais j’y crois pas trop, je ne suis pas encore blasé à ce point, et ce serait étonnant qu’aucune équipe créative n’arrive à sortir quelque chose d’intéressant).

    C’est vrai que quand on lit des comics chaque semaine, et vu comment est faite la communication autour des titres, on a tendance à s’intéresser plus aux débuts de séries qu’au séries sur le plus long terme. En même temps, une série longue, écrite de manière décompressée, il faut se replonger dedans chaque mois, se rappeler de tout ce qui s’est passé ces 6 derniers mois, on lit ça en 5-10 minutes, l’intrigue n’a pas trop avancé et c’est déjà fini. En outre, on ne découvre plus une histoire, un univers, des personnages, un style graphique, une manière de raconter… Donc forcément, je comprends la lassitude qui peut s’installer. Et c’est ce qui fait le charme de tester des nouvelles séries, surtout qu’on peut tomber régulièrement sur de jolies surprises.

    Après, cela étant dit, les titres écrits et édités sérieusement, je continue de les lire avec la même joie mois après mois. Le Fantastic Four de Robinson ne m’a jamais lassé par exemple et ça a été je crois quasi systématiquement ma première lecture de la semaine à chaque sortie. Idem, Ms.Marvel, même si l’effet découverte est effectivement passé et ça se ressent, reste quand même une lecture que je vais voir avec plaisir chaque mois, comme le Silver Surfer de Slott et Allred (dont le numéro d’Avril était vraiment très astucieux et bien ficelé). Au contraire, des trucs comme Inhuman ou les vengeurs de Hickman avec son intrigue à rallonge et la gestion éditoriale très moyenne des dessinateurs, ça lasse vraiment.

    Concernant Ant-Man, c’est vrai que le titre n’est pas une véritable surprise. Y a un côté rip-off de Superior Foes. Mais ça ne m’empêche pas, personnellement, d’être très agréablement surpris chaque mois par le titre. Spencer ne se réinvente pas totalement, mais ça reste quand même assez frais et toujours amusant. A la limite, Spider-Woman, Silk ou Howard the Duck, dans le registre des séries de super-héros humoristiques ou légères, risquent de me lasser peut-être plus rapidement.

    Par contre, je te rejoint à 100% sur Squirrel Girl. Qu’est-ce que j’adore ce titre ! C’est toujours hyper drôle, avec son côté innocent et naïf qui est juste génial tout en ayant des blagues qui sont vraiment drôles et pleins de concepts absurdes. Déjà les pages de récap’ avec les tweets me font beaucoup rire, tout comme certaines remarques à la con de bas de page, mais là c’est vrai que ce numéro #4 avec ce troll ultime de la fin et des pages de lettres au tout début du numéro m’a énormément fait rire. Cette idée est absolument géniale, et c’est vrai que la preview était déjà très drôle avec ça. Ryan North est vraiment un scénariste très drôle visiblement.

    Et sympa ce point de vue de Mark Waid et cette interview. De toute façon, ce scénariste semble vraiment être quelqu’un de très censé et qui a vraiment bien réfléchi les comics et sa façon d’écrire. De toute manière, en lisant son Daredevil, on ressent vraiment sa volonté de donner tout ce qu’il a à chaque numéro pour délivrer quelque chose d’excellent, et ça c’est vraiment agréable. Et son SHIELD, sans être de la même qualité pour le moment, témoigne quand même bien de sa volonté d’en faire plus qu’un titre produit dérivé pour faire plaisir aux fans. On sent qu’il se fait plaisir et qu’il essaye d’en faire simplement un bon titre.

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