Le double-shipping : juste une vision à court terme ?

DC Rebirth

Il y quelques semaines, DC Comics a annoncé un relaunch massif de leurs titres. A partir de juin, 17 d’entre eux sortiront dorénavant à un rythme bimensuel (double-shipping en VO), c’est-à-dire tous les 15 jours au lieu d’une fois par mois comme c’est le cas habituellement. Le concept n’est pas nouveau, Marvel le pratique depuis plusieurs années sur certaines séries ou à certains moments (au lancement d’un nouveau titre par exemple), mais c’est la première fois qu’il est appliqué avec une telle ampleur.

Quand on est fan d’une série ou d’un personnage et qu’on n’a pas trop de soucis de budget, c’est plutôt une bonne nouvelle. Dans le reste des cas, l’annonce a de quoi faire grincer des dents. Explication.

Du côté de l’équipe créative

Dans une séance de questions/réponses sur Reddit, le scénariste Kieron Gillen (The Wicked + The Divine, Darth Vader…) reconnaissait qu’un rythme accéléré avait ses avantages, comme permettre de susciter une excitation palpable chez le lectorat. Il s’accompagne toutefois d’inconvénients, que ce soit pour les artistes ou les scénaristes.

Une parution bimensuelle se fait toujours au prix de la cohérence graphique – et il en découle plusieurs effets collatéraux. (Par exemple : plus les artistes alternent, plus les scénaristes deviennent les moteurs d’un titre. Ce n’est pas la seule raison pour laquelle on accorde trop d’importance aux scénaristes dans les comics actuellement, mais c’en est certainement une.) Accélérer une parution causerait beaucoup moins de problèmes si les artistes pouvaient dessiner suffisamment vite pour tout faire.

Mais le scénariste en paie aussi le prix. Lorsque vous écrivez pour de multiples artistes en même temps, vous devez souvent écrire dans le désordre. Vous pourriez avoir à écrire le chapitre #1, puis le #4, puis le #2, puis le #9 et ensuite le #5, puis le #3 etc. C’est un exemple extrême, mais possible – vous imaginez comment cela peut influer sur votre façon d’envisager le titre et limiter votre capacité à improviser, à changer de direction.

Il n’y a pas de bonne réponse, en réalité. Comme beaucoup de choses, celle-ci dépend des objectifs du projet. Lorsque vous accélérez une parution ou que vous la ralentissez, c’est que vous avez évalué la situation et agi en conséquence.

Injection #7 (Declan Shalvey et Jordie Bellaire)

Extrait de la couverture d’Injection #7, dessinée par Declan Shalvey et colorisée par Jordie Bellaire.

Le dessinateur Declan Shalvey (Moon Knight, Injection), qui lutte beaucoup contre le manque de reconnaissance des artistes (et pour la notion d’équipe créative), relatait son expérience dans une série de tweets :

Collègues artistes : si vous avez votre mot à dire, évitez de travailler sur des titres bimensuels. C’est facile à dire pour moi, mais je parle d’expérience. (…) Cela compromet l’intégrité de l’histoire, les deadlines peuvent être plus difficiles et de manière générale cela dévalue l’artiste et le rend remplaçable. (…) [Certes] c’est comme ça que je me suis fait connaître sur Thunderbolts (ils avaient besoin d’un autre artiste pour alléger la charge de travail), mais on m’a directement comparé (négativement) à Kev [Walker] pendant des mois, et il m’a fallu plus de temps pour me faire un nom.

Du côté des comic shops

Comme expliqué dans cette note sur les différentes étapes par lesquelles passe un titre avant d’arriver entre vos mains, les boutiques ont jusqu’à 3 semaines avant la sortie d’un chapitre pour ajuster leurs commandes et ne peuvent renvoyer à l’éditeur leurs invendus.

Si un titre paraît tous les mois, les comic shops peuvent se baser sur la première semaine de ventes du chapitre précédent pour faire leurs estimations. S’il paraît plus vite, ils ont beaucoup moins de visibilité sur leurs propres ventes au moment de faire ces ajustements, ce qui rend la tâche plus compliquée.

Du côté des lecteurs

Si vous avez un budget comics fixe par mois, dépenser davantage pour une même série vous oblige forcément à faire des choix et à abandonner d’autres titres. Souvent, ce sont les « petites » séries qui passent à la trappe, chez le même éditeur ou chez un autre.

DC Comics Rebirth

Quand on regarde le lineup annoncé pour le relaunch Rebirth de DC, on se rend compte que l’éditeur va énormément se concentrer sur le cœur de son univers : la Bat-family, la Super-family, la Justice League, Flash, Green Lantern, Green Arrow… quelques personnages qui vont bientôt apparaître sur le grand écran (Aquaman, Cyborg, Suicide Squad…) mais assez peu de personnages moins connus (Blue Beetle, les étudiants de la Gotham Academy…).

Cela correspond à une ambition affichée lors des premières annonces, mais c’est également très logique : si les titres bimensuels cannibalisent les petites séries, alors ça ne sert à rien de multiplier les secondes, puisque le public n’aura juste plus assez d’argent à leur consacrer.

Une vision à court terme ?

Marvel est beaucoup critiqué pour ses relaunches à répétition, qui leur permettent de bonnes ventes sur les chapitres #1 mais ne se traduisent pas forcément par des succès sur le long terme. Certes, les résultats financiers sont là chaque mois, mais entre autres au prix d’une course à la nouveauté très agressive (comme pour DC, on peut se demander si l’éditeur ne cannibalise pas lui-même son catalogue, en attirant toujours plus l’attention sur ses nouveautés au détriment de ses séries déjà installées).

S’il est encore trop tôt pour avoir une opinion claire sur la stratégie de DC, on peut tout de même se demander si « produire plus de la même chose pour moins de monde », comme le dit le comic shop dublinois The Big Bang est une stratégie saine à long terme. Pour Eric Stephenson d’Image, que ce soit chez Marvel ou chez DC, la réponse est non.

Laisser un commentaire