[Review] Phonogram: The Immaterial Girl

Phonogram: The Immaterial Girl #2

Si on vous proposait d’échanger tout ce que vous n’aimez pas chez vous contre plus de pouvoir, accepteriez-vous ? Claire n’a pas hésité : il y a quelques années, elle s’est séparée de tout ce qui la faisait se sentir misérable pour devenir Emily Aster, une jeune femme très sûre d’elle-même et à la répartie cinglante. Après tout, pourquoi se retenir d’être joyeusement cruel•le quand on a perdu la capacité d’avoir des regrets ?

Dix ans plus tard, les doutes commencent cependant à poindre. Et la moitié d’elle-même qu’Emily avait enfermée derrière les écrans et les miroirs en profite pour échanger leur place, reprenant son entreprise d’autodestruction là où elle l’avait laissée…

On dirait The Wicked + The Divine, mais…

Dans le monde de Phonogram, la musique est magie. Si ce n’était pas le cas, comment un son aurait-il le pouvoir de vous rendre joyeux, ou de vous rappeler à jamais un moment triste de votre vie, comme une malédiction ? The Immaterial Girl est la troisième et dernière histoire de Phonogram, et ce qui saute aux yeux, c’est qu’elle n’est pas The Wicked + The Divine (une série qui parle de dieux réincarnés en pop stars et dont l’un des thèmes est le passage de fan à artiste reconnu).

Elle y ressemble pourtant beaucoup : on y retrouve la même équipe créative, il est question de musique dans un contexte contemporain… Sauf que le tout est beaucoup moins facile d’accès.

Emily Aster, Phonogram: The Immaterial Girl #1

Ce qui est important dans ce passage, ce n’est pas vraiment de comprendre de quoi parle Emily Aster, mais plutôt de réaliser qu’elle est le genre de personne à aimer écraser son interlocuteur de sa supériorité intellectuelle.

Comparé à WicDiv, les couleurs de Matt Wilson sont beaucoup plus dans la retenue, et Jamie McKelvie, connu pour le soin extrême qu’il apporte à l’esthétique, dessine des personnages beaucoup plus banals physiquement : Emily et son menton pointu ; Kohl, sa bedaine naissante et son début de calvitie ; Lady Vox et son double menton ; Black Laura et ses rondeurs… On n’est plus dans un univers de jeunes pop stars au physique parfait mais de gens normaux et pour certains, vieillissants. Sans doute influencée par les discussions actuelles sur l’importance de la représentation de la diversité des corps, l’équipe créative tourne le dos au « stylé » qui leur semble indissociable et nous donne à voir des personnages qui nous ressemblent.

Fan… atiques ?

Seth Bingo (Phonogram: The Immaterial Girl #1)

Seth Bingo (mais rassurez-vous, il y a aussi des personnages qui ne sont pas complètement antipathiques !)

Dans ses interviews, le scénariste Kieron Gillen expliquait que la série parlait de la façon dont on consomme l’art, à quel point il nous forme et nous transforme. Bien que Phonogram parle de musique, on pouvait selon lui transposer le propos à d’autres formes d’art.

Au début j’ai eu du mal : comparée à la bande dessinée par exemple, la musique est beaucoup plus fédératrice. Alors qu’on se rassemble pour assister à un concert ou pour sortir en boîte, on lit plutôt seul chez soi, et c’est plus difficile de trouver des gens qui ont les mêmes goûts. Certes, les forums et les réseaux sociaux permettent de discuter un peu, enfin ça c’est quand on ne tombe pas sur un énième fanboy de Man of Steel tout insecure parce que quelqu’un a critiqué son petit film fétiche et qui a besoin de se rassurer sur ses goûts en se fendant d’un long post nous expliquant au choix :

  • qu’on est des moutons qui critiquent l’œuvre de Zack Snyder parce que c’est « de bon ton » ;
  • qu’on est que des sales pro-Marvel rageux ;
  • ou alors qu’on a « pas compris » et que le film était « trop en avance » pour nous, et puis après tout qui on est pour oser critiquer Une Œuvre ? (Réaliser qu’un récit ne peut pas plaire à tout le monde, apparemment c’est trop demander au lecteur de super-héros moyen.)

Alors qu’à côté de ça, EXCUSEZ-MOI, mais y a quand même des vraies tragédies, comme l’annulation de 7 SEEDS en France ou du Cortège des 100 démons. Vous ne connaissez pas ? Ca ne me surprend pas. De toute façon dès qu’on parle d’autre chose que Batman ou Naruto les gens sont largués, alors comment voulez-vous partager votre passion, hein ? COMMENT VOULEZ-VOUS ?

Hum. Bon, après réflexion, il semblerait que si je me laisse aller à cracher mon venin, je ne sois pas très différent d’Emily Aster ou de Seth Bingo. Et c’est là que la transposition est possible : lorsqu’on est fan d’une forme d’art, on peut vite se mettre à parler un jargon incompréhensible pour le profane, à prendre très (trop) au sérieux des problèmes assez dérisoires en fin de compte, voire à se montrer très méprisant. Et c’est encore pire sur Internet où l’on est bien à l’abri derrière un écran et un pseudo. Gillen disait que l’histoire lui avait été inspirée par des collègues journalistes lorsque c’était encore son métier, mais l’analogie avec les espaces de discussion sur Internet est évidente.

Crise d’identité

Le premier tome de la série, Rue Britannia, était centré sur David Kohl. Dans l’histoire, il avait été créé par la déesse Britannia, que certains tentaient de ramener à la vie. Une métaphore pour dire que la période Britpop avait forgé son identité il y a quelques années, et que soudain certains souhaitaient en faire un revival, pour se nourrir d’une certaine nostalgie en ne reprenant que grossièrement les codes et les souvenirs de cette époque, et en simplifiant tout (ce qui lui était donc insupportable).

Au terme de son périple, Kohl et d’autres réalisaient qu’ils s’étaient laissés emprisonner dans des postures intellectuelles, qu’ils s’étaient laissés définir par leurs goûts musicaux et arrivaient enfin à faire la paix avec des parties de leur passé. Comme une de ses ex par exemple, qui n’écoutait plus un certain groupe (voire plus de musique tout court) parce qu’il était indissociable d’anciennes connaissances et qu’elle souhaitait signifier qu’elle ne les fréquentait plus, qu’elle n’était plus « comme ça ».

Emily Aster (Phonogram: The Immaterial Girl #2)

Dans The Immaterial Girl, Emily passe par la même crise d’identité à l’approche de la trentaine. Mais le propos est plus général, puisqu’elle s’est séparée de la moitié de sa personnalité : il est toujours question de musique et surtout des images qui les accompagnent, mais le questionnement est plus intime.

Je ne sais pas vous, mais personnellement la métaphore chenille/chrysalide/papillon = enfance/adolescence/âge adulte ne m’a jamais parlé. Elle donne en effet l’impression qu’une fois adulte, plus rien ne change, comme si on avait atteint sa forme finale. Pour rester dans les images animalières, je préfère celle de la mue du serpent : tout au long de sa vie, celui-ci se débarrasse périodiquement de son ancienne peau, devenue trop étroite pour lui.

Phonogram: The Immaterial Girl #5Or, s’il est facile de trouver des histoires de passage à l’âge adulte ou d’autres qui s’interrogent sur le sens de la vie, ça l’est beaucoup moins de trouver des récits qui parlent la façon dont on continue à évoluer, une fois adulte. Et c’est exactement ce que fait The Immaterial Girl : l’histoire d’Emily nous invite à réfléchir aux morceaux de notre identité dont on s’est séparé un jour. Parce qu’on pensait que c’était nécessaire pour avancer, pour grandir. Parce qu’on les a jugés trop enfantins, pas assez masculins, pas assez féminins… Et à réaliser que la maturité ne vient pas en sélectionnant des parties de notre passé mais en assumant d’être la somme de nos expériences précédentes. Ce n’est pas facile bien sûr, mais l’histoire ne fait pas l’erreur de proposer des réponses. Elle sait très bien qu’il y en a autant que de personnes, et préfère donner à voire une partie du cheminement très spécifique de ses personnages, plutôt que de tenter de proposer une solution universelle qui serait forcément à côté de la plaque.

S’il y a cependant un message à retenir, c’est le suivant (qu’on retrouve dans d’autres œuvres de Gillen) : s’investir à fond dans des projets qui nous tiennent à cœur, c’est bien, mais être une personne bien, c’est mieux. Quelqu’un d’autre pourra défendre La Musique ou Les Comics. Mais il n’y a peut-être que vous qui puissiez être là pour vos proches.

Try to be kinder. You have no idea what people are going through.


Phonogram TPB 3 (The Immaterial Girl)Phonogram: The Immaterial Girl est sorti ce mercredi 16 mars, et les deux tomes précédents – Rue Britannia et The Singles Club, sont toujours disponibles.

Gillen conseille de commencer par The Singles Club, qui est sans doute le plus accessible des deux précédents. D’après moi, vous n’aurez pas de problème à comprendre l’histoire d’Emily si vous attaquez directement le tome 3, mais le tome 2 vous aidera à comprendre le cheminement des personnages secondaires, qui trouvent eux aussi une façon d’aller de l’avant.

 

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