[Review] Opus, par Satoshi Kon

Si je vous dis Satoshi Kon, la première chose que vous me répondez c’est… ? Non, pas “le mec qui est mort il y a 4 ans” (et pas non plus “ah oui, l’auteur de Kaikisen – Retour vers la mer, roooh, les débuts de la collection Sakka de Casterman, que de souvenirs” bande de petits trolls). Non, vous me dites Perfect Blue, Millennium Actress, Paprika… ce genre de choses. Et c’est là que je dis oui, mais Satoshi Kon a aussi dessiné des mangas, comme Opus, paru l’année dernière aux éditions IMHO.

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Autant commencer par la mauvaise nouvelle tout de suite : cette histoire est inachevée. Prépublié dans le magazine Comic Guys, elle n’a pas survécu à son arrêt en 1996. Le mangaka en a à l’époque profité pour se concentrer sur le film d’animation Perfect Blue, sur lequel il travaillait déjà depuis quelque temps. Heureusement, un chapitre resté à l’état de crayonnés vient quelque peu conclure l’histoire, tout en expliquant les raisons de cet arrêt brutal et ce que l’auteur prévoyait pour la suite.

Mais ça, c’est la fin ; reprenons au début. Les premières planches pastichent celles d’un magazine de prépublication japonais, avec ses pages couleur et son petit blabla éditorial dans les marges : courtes biographies des personnages principaux, résumé des épisodes précédents, accroches choc et publicités pour les éditions reliées de la série. Très vite, les pages deviennent des crayonnés, des feuilles de papier tenues par un responsable éditorial dans une réunion avec un mangaka. On comprend rapidement qu’on est face à une histoire dans l’histoire, mais les deux se mélangent quand un des personnages prend conscience du destin funeste que lui prévoit le mangaka et lui arrache des mains la case où il est censé mourir. Celui-ci se retrouve alors aspiré dans son propre manga…

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Vous avez sans doute déjà lu une interview d’un auteur où celui/celle-ci explique qu’il/elle avait prévu d’emmener son histoire dans une certaine direction, mais que ses personnages en ont décidé autrement. C’est littéralement ce qu’il se passe ici, et ce qui est fascinant dans cette histoire-là, c’est que Satoshi Kon exploite à fond ce concept. Il en résulte des passages assez comiques, où les personnages vont s’aventurer dans des décors bâclés, ou bien prennent une voiture dessinée à la va-vite. Mais ces moments plus légers servent surtout à respirer entre des scènes d’action dessinées de façon très dynamique (notamment grâce à des cadrages inspirés, qui ne sont pas sans rappeler ceux de Katsuhiro Ôtomo dans Dômu – Rêves d’enfants, dont Satoshi Kon a d’ailleurs été l’assistant) et des questionnements un peu plus métaphysiques. Comment réagirait-on si on rencontrait son créateur, et qu’on se rendait compte qu’il est bien loin des représentations divines habituelles (mal rasé, plein de défauts et de limites, travaille dans un atelier banal, répond lui aussi à des supérieurs…) ? Quelle serait notre réaction en apprenant qu’on est les héros d’une bande dessinée, et plus particulièrement que l’auteur a volontairement chargé notre existence de tragédies et autres moments sordides, pour entretenir l’intérêt de son lectorat ? Si on rencontre celui qui écrit l’histoire, cela signifie-t-il qu’on peut la lui faire réécrire ? A quel prix ?

Le manga dans le manga s’appelle Résonance, et le choix de ce titre est tout sauf anodin tant Satoshi Kon use des jeux de miroir. Quand l’héroïne de Résonance fait le chemin inverse et se met à visiter le monde de son créateur par exemple, et qu’elle découvre ce qui a inspiré son apparence. Ou quand le vilain de l’histoire, qui veut contrôler le monde et devenir l’égal d’un dieu, voit littéralement débarquer son Créateur. Ou encore dans le tout dernier chapitre, quand Satoshi Kon s’en sort grâce à une mise en abyme supplémentaire.

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Durant les 2 tomes du manga, Kon ne se repose jamais sur un statu quo mais relance sans cesse son intrigue vers de nouvelles directions, de nouveaux développements inattendus. En nous captivant ainsi tout du long, il en profite pour questionner au passage notre rapport à la fiction ou à la Création. A quel point nous délectons-nous de destins torturés, de la mort de tel ou tel protagoniste pour “relancer l’intrigue” par exemple ? Et si on croit à l’existence d’un dieu créateur, pourquoi se le représente-t-on tout puissant, parfait ? C’est toute la richesse de ce titre qui fait que, si on est dans un premier temps déçu par sa vraie-fausse fin, on ne peut pas s’empêcher d’admirer toute l’imagination et les idées dont regorgent les chapitres qui l’ont précédée. L’arrêt brutal de la série aurait sans doute été plus difficile à digérer si l’auteur avait fait reposer son intrigue sur une fin précise, une destination. Or l’histoire se résume plutôt à “des gens prennent conscience qu’ils ne sont que les personnages d’une histoire, et rencontrent son auteur : que se passe-t-il ?” Ainsi, c’est le voyage qui est le plus important, le processus, la façon dont les personnages s’aventurent littéralement hors des cases, vers l’inconnu.

Visuellement, comme dit plus haut on sent que l’auteur a travaillé pour Ôtomo, et son trait se rapproche de celui d’une certaine famille de mangakas, dans laquelle on peut inclure Hiroki Endô (dont le manga Eden a commencé 2 ans plus tard) ou le plus récent Tetsuya Toyoda, dont je recommande le manga Undercurrent, et dont les éditions Ki-Oon ont sorti le recueil Goggles récemment. Assez ancien pour se détacher de la tendance actuelle à l’épuration, mais pas assez pour faire “vieux manga” ou “daté”, il ravira sans doute les nostalgiques des productions des années 90, tout en ne repoussant pas des lecteurs plus récents, pour peu qu’ils regardent au-delà de Naruto, One Piece, Fairy Tail ou L’attaque des titans.

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