[Review] Olympe de Gouges, par Catel et Bocquet

Olympe de Gouges a fait parler d’elle l’année dernière lorsque la célèbre féministe Benoîte Groult a publié sa biographie et qu’elle était pressentie pour rentrer au Panthéon début 2014. Encore un an auparavant, une autre œuvre nous parlait de sa vie, sous la forme d’une bande dessinée scénarisée par José-Louis Bocquet et dessinée par Catel Muller.

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Née Marie Gouze en 1748, fille illégitime d’Anne-Olympe Gouze et du poète Jean-Jacques Lefranc de Pompignan, celle qui se fera appeler par la suite Olympe de Gouges n’a que peu de goût pour la boucherie que tient sa famille : elle préfère la lecture (des dialogues d’Érasme par exemple) et la compagnie des gens de théâtre. Voltaire critique ouvertement son père ? Elle lit alors Rousseau, son adversaire, dont les écrits la sensibilisent à l’idée d’une vie différente de celle qu’on voudrait lui imposer. Un mariage arrangé lui fait épouser un homme qu’elle n’aime guère à 17 ans, mais la maladie l’en délivre un an plus tard, après qu’elle a donné naissance à leur fils. Libre de vivre par elle-même grâce à la dot de son défunt mari, elle ne se remariera pas (malgré les demandes en mariage de Jacques Biétrix de Rozières qu’elle fréquentera longtemps et qui l’aidera financièrement à plusieurs reprises). Pour aimer sans attaches, mais sans doute aussi pour rester libre de publier ses propres écrits, la loi obligeant à l’époque une femme mariée à demander le consentement de son époux pour publier un ouvrage.

Après une jeunesse passée à Montauban, elle quitte cette ville pour Paris où elle s’installe non loin de chez Biétrix, avant de déménager de nombreuses fois dans la capitale voire à Versailles, pour être toujours au plus près des endroits où se joue l’Histoire. En effet, la Révolution française approche et Olympe souhaite assister voire prendre part aux discussions, aux mouvements qui vont bouleverser la France, notamment par ses pièces de théâtre et par des affiches qu’elle fait placarder dans les rues de Paris.

On retient notamment sa révolte contre la condition des esclaves (à une époque où les noirs n’étaient même pas considérés comme des êtres humains) et son engagement pour les droits des femmes. Sa Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne est par exemple l’un de ses écrits notables, même si elle n’a pas vraiment eu d’impact à l’époque. Elle émit aussi diverses propositions politiques, dont ses “3 urnes” qui causeront sa perte. Proposant aux Français de choisir entre un régime républicain, fédéral ou monarchique, elle devenait “suspecte” pour le gouvernement républicain à une période où le couperet de la guillotine pouvait s’abattre très vite sur ceux qu’on soupçonnait d’être des “ennemis de la liberté”.

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Bien que j’ai apprécié la lecture de cet ouvrage, je n’ai pas pu m’empêcher de ressentir une petite déception une fois le livre refermé. D’une part, de l’aveu de la dessinatrice, la fin est vraiment très rapide (“ah c’est tout ? ça se finit comme ça ?”). Et malgré les 400 pages d’un récit très vivant, on n’apprend finalement pas grand-chose sur l’héritage de celle qui fut notamment une des premières féministes. Certes, on la voit douter quand on lui dit petite que les noirs valent moins que des êtres humains ou des animaux, interroger une fois adulte son perruquier noir sur son enfance et lui demander s’il trouve sa vie difficile, puis batailler pendant des années pour que sa pièce contre l’esclavage soit enfin jouée. La chronologie présente à la fin de l’ouvrage nous informe même que l’esclavage fut aboli par la Convention 3 mois après sa mort (…puis rétabli en 1802 par Napoléon Bonaparte avant d’être à nouveau aboli bien des années plus tard sur les territoires français), mais on ne sait pas trop quel impact sa pièce a pu avoir par exemple. De même, la biographie de Rose Bertin incluse en annexe (comme celles de beaucoup de grands noms de l’époque) nous apprend qu’elle ne s’est jamais mariée, de façon à gérer ses affaires sans que la loi ne l’oblige à faire signer ses contrats par son mari, ce qui nous en dit déjà beaucoup sur la condition des femmes de ce temps et nous éclaire aussi sur le vœu de célibat d’Olympe de Gouges après la mort de son mari. J’aurais cependant aimé plus de mise en contexte, afin de mieux se rendre compte de la valeur des combats d’Olympe et de la singularité de ses choix de vie.

Bref, le propos des auteurs paraît vraiment neutre, et tranche avec le point de vue très affirmé de Stefan Zweig dans sa biographie de Marie-Antoinette par exemple, que j’étais bien content d’avoir lu auparavant. Le soin qu’il avait accordé à la description des grandes figures de la vie de la reine m’a permis de beaucoup mieux m’y retrouver dans cette biographie d’Olympe de Gouges, où l’on croise Mirabeau, Mlle Bertin… et où l’on voit certains événements du point de vue du peuple de Paris et non de celui de la Cour de Versailles.

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Cependant, après quelques recherches sur Internet on se rend compte qu’Olympe de Gouges a typiquement le genre de profil susceptible de déchaîner les passions. Par exemple : féministe et engagée contre l’esclavage + guillotinée = elle a forcément payé ces idées de sa vie ! (alors qu’en fait euh, pas vraiment ; même si ces idées ont peut-être été des circonstances aggravantes). L’intérêt du récit de Catel et Bocquet est plutôt l’importante documentation dont il a bénéficié et qui offre un portrait détaillé de cette femme, sans parti pris. Les auteurs ne la présentent ni comme une harpie ni comme une martyre, plutôt comme une femme curieuse, qui n’a pas hésité à aller chercher dans les livres une connaissance et une culture qu’elle n’aurait sans doute pas reçues autrement. Qui s’est aussi donné les moyens de participer à la vie politique de l’époque également, investissant une bonne partie de sa fortune dans l’impression de ses pamphlets, dont elle dictait le contenu à un scribe, pour pallier ses propres lacunes en orthographe et en syntaxe.

Autrement dit, cette bande dessinée ne satisfera sans doute pas toutes les attentes de lecteurs et lectrices qui souhaiteraient savoir qui était l’une si ce n’est la première des féministes et ce qu’elle avait apporté à telle ou telle cause. Par contre sa lecture, en plus d’être agréable, est utile pour commencer à démêler le vrai du faux la concernant, sachant qu’il vaut mieux la compléter par d’autres lectures sur sa vie ou son époque si on souhaite vraiment réaliser la portée de ses idées ou leurs limites.

Bonus : La fabrique de l’histoire sur France Inter proposait une émission en plusieurs parties sur Olympe de Gouges, la deuxième fait notamment intervenir les auteurs de la BD et est encore disponible sur le site de la radio.

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