[Review] Moto Hagio Anthologie

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En novembre de l’année dernière, Glénat a publié une anthologie de celle qu’on appelle la “mère du shôjo moderne” : Moto Hagio. Après la publication du Cœur de Thomas fin 2012 chez Kaze, ce coffret propose plusieurs nouvelles publiées entre 1971 et 1992, qui balaient les grands thèmes chers à l’auteur, tout en s’accompagnant d’un appareil critique permettant d’un peu mieux comprendre l’influence de son travail sur ses pairs. L’anthologie se découpe en deux tomes, intitulés De la rêverie et De l’humain. Le premier rassemble des récits fantastiques et surtout SF, tandis que le second regroupe des histoires plutôt ancrées dans la réalité.

Plus précisément, De la rêverie est surtout une édition de Nous sommes onze et de sa suite – Est et Ouest, un lointain horizon – encadrés de deux courtes nouvelles fantastiques : Un rêve ivre et Le petit flûtiste de la forêt blanche.

Ces deux petits récits n’ont rien de particulièrement exceptionnel. Le petit flûtiste… raconte l’histoire d’une petite fille qui a déménagé avec sa famille dans une maison de campagne. Dans les bois qui entourent celle-ci, elle rencontre un jeune garçon ressemblant à s’y méprendre au sujet d’une peinture accrochée dans la maison… et qui date d’il y a onze ans. On se doute immédiatement de l’identité de ce garçon et de ce qui lui est arrivé, rendant la nouvelle très anecdotique. Un rêve ivre, qui ouvre le recueil, nous parle quant à lui d’une malédiction amenée à se répéter éternellement : un homme et une femme se rencontrent, mais juste après qu’ils se sont avoués leur amour, l’un des deux décède aux pieds de l’autre. Petit twist cependant : dans l’une de leurs incarnations, l’homme rencontre un individu androgyne, portant les chromosomes XX d’après le reste de son équipage, mais qui ne se considère pas comme une femme. Même si cette histoire a été écrite après Nous sommes onze, elle annonce au lecteur un type de personnage qu’il retrouvera en tournant les pages : un être dont le genre est indéfini ou reste à choisir. Le reste – réincarnation, malédiction, amour impossible – propose des thématiques vues et revues dans les shôjo fantastiques.

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Nous sommes onze mérite par contre sa réputation de chef-d’œuvre. Dix candidats masculins souhaitant entrer à la prestigieuse Université spatiale de Terra sont confrontés à leur dernier test : abandonnés dans un vaisseau pendant 53 jours, ils doivent survivre ensemble sans qu’un seul d’entre eux ne renonce, ce qui disqualifierait tout l’équipe. Premiers problèmes : ils ne sont pas dix mais onze, l’un d’entre eux a quand même vraiment l’air d’être une fille tandis qu’un autre, le héros, possède une intuition surnaturelle qui le rend vite suspect. Qui est le onzième ? Vont-ils réussir à affronter les embûches qui se dressent sur leur chemin sans presser le bouton qui les disqualifierait tous ?

Autant certaines histoires de l’anthologie annoncent des thèmes récurrents du manga pour filles qui ne me parlent pas vraiment, autant celle-ci préfigure les shôjo à la Basara, qui arrivent à mélanger des aventures trépidantes à une certaine sensibilité, pour aboutir à des œuvres très riches. Le suspense fonctionne, l’univers est crédible, tout comme les réactions des différents personnages… De ce point de vue, à aucun moment on n’a l’impression de devoir être indulgent face à un récit qui accuserait son âge (il date quand même de 1975). Seul le dessin est vraiment typique de l’époque. De plus, via le personnage de Flore, la mangaka introduit une réflexion sur l’identité de genre : certains membres de l’équipage tiennent en effet à savoir absolument s’il s’agit d’un homme ou d’une femme, et Flore commence par avoir bien du mal à leur faire comprendre que c’est un trait qu’il compte bien choisir. Alors certes, cette réflexion se fait via des personnages extra-terrestres même s’ils ont tout de Terriens. Certes, même si certains personnages commencent par être indifférenciés, on sent que dans leur tête, un couple = un homme et une femme. Tada (le héros) et Flore n’envisagent pas de se mettre ensemble si Flore devient un homme par exemple. Mais pour l’époque et au vu de la représentation des personnages queer à l’heure actuelle dans la BD de manière générale, c’est déjà pas mal.

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La suite, Est et Ouest, un horizon lointain est sympathique également, mais on perd le côté huis-clos pour une intrigue politique qui tire un peu en longueur là où celle de Nous sommes onze était plutôt haletante. Retrouver certains des personnages du récit précédent est cependant plutôt sympathique.

On quitte l’espace et on revient sur Terre dans le tome De l’humain, en commençant par La princesse iguane, qui raconte la jeunesse pas très drôle d’une fille que sa mère voit comme un iguane repoussant, et à qui elle préfère largement sa mignonne petite sœur. Et là vous vous demandez peut-être pourquoi cette histoire n’est pas rangée aux côtés d’autres récits fantastiques dans De la rêverie. Eh bien parce que Moto Hagio utilise ce prisme légèrement fantastique pour aborder de front certains problèmes bien humains. Tout comme sa propre mère n’a jamais approuvé son choix de carrière dans le manga (et n’intègre toujours pas qu’elle en vit, comme elle l’explique dans cette interview à Matt Thorn), celle de l’héroïne n’arrive jamais à aimer sa fille et à l’accepter pour ce qu’elle est. Ce qui travaillera notamment l’héroïne à partir du moment où elle donnera elle-même naissance à un enfant. Comparaison avec les frères ou sœurs, refus d’encourager l’enfant dans des voies autres que celles qu’on a choisi pour lui, impression d’être le/la seul.e à ne pas être vraiment humain.e et répercussions à l’âge adulte… Même sans avoir eu exactement la jeunesse de l’auteur, il est facile de trouver un écho dans au moins un de ces thèmes. Moto Hagio développe son récit à la juste mesure, dans une nouvelle ni trop courte ni trop longue dans laquelle elle brille par sa finesse d’un bout à l’autre : la métaphore est suffisamment développée mais sans perdre en intensité (même la sœur qu’on croit être l’archétype de la petite peste blonde révèle des nuances inattendues).

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Mon côté ange, qui arrive juste après, est tout aussi réussi. Elle raconte l’histoire de sœurs siamoises reliées au niveau de la taille : l’une est jolie et aimée de sa famille mais très limitée intellectuellement et physiquement, tandis que l’autre est laide mais plutôt brillante et solide, ne recevant par contre aucun compliment. Jusqu’au jour où…
Présenté comme ça, on pourrait s’attendre à une simple reprise du thème de l’opposition entre beauté intérieure et beauté extérieure, mais la mangaka va plus loin que ça. Là encore elle aborde surtout le trouble identitaire, les jumelles devenant le symbole d’une dualité toute intérieure. Enfin, le récit s’achève sur une fin troublante, dans tous les cas marquante.

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Le pensionnat de novembre ressemble à un épisode pilote du Cœur de Thomas, une de ses œuvres phare parue 3 ans après (même si elle a été écrite avant d’après l’interview pré-citée).

Thorn: So “November Gymnasium” was the first story you did that reflected that influence?
Hagio: Well…
Thorn: But you actually came up with the story for The Heart of Thomas first?
Hagio: Yes. After seeing Les Amitiés Particulières, I began doing The Heart of Thomas on an impulse. You see, I did a lot of stories that I never published.
Thorn: Really?
Hagio: These days I suppose they’d be called doujinshi [self-published comics]. [Laughs.] So I started doing The Heart of Thomas for myself, really. And as I was fiddling with this, it occurred to me that I could make another story using these two characters, and that became “November Gymnasium.” [Laughs.]

On y retrouve les mêmes personnages et des thèmes similaires (une école de jeunes garçons en Occident, des amours homosexuelles, des personnages torturés, des bouclettes blondes…), mais développés de façon différente. Ayant eu beaucoup de mal à accrocher au Cœur de Thomas, c’est sans surprise que cette autre version ne m’a pas passionné. En se renseignant un peu sur les motivations de la mangaka, on apprend que dessiner des amours entre des garçons – en ne faisant pas intervenir de personnage féminin, donc – lui permet de s’affranchir du rôle qu’est censé tenir la femme dans la fiction, tout en ne donnant pas l’impression qu’elle se projette dans son personnage féminin, inconsciemment ou non. D’autres y voient une réappropriation d’un fantasme masculin occidental du harem de jeunes femmes exotiques : ici, la lectrice japonaise peut contempler de beaux occidentaux dans une œuvre totalement dépourvue de male gaze. En ce qui concerne mon simple nombril, j’ai juste beaucoup de mal à m’investir dans une histoire qui respire beaucoup le fantasme, quelle qu’elle soit (“Je ne compte plus les garçons qui veulent embrasser Thomas. C’est normal, face à ce chou sucré et parfumé… Le manger serait un délice…” au-se-cours).

Pauvre maman et Le coquetier préfigurent quant à eux d’autres énormes clichés des shôjo les plus glauques : des personnages au visage d’ange dont l’innocence apparente cache un manque de sentiments, voire une certaine cruauté ; des amours impossibles et éternelles ; la-mort-c’est-beau-et-tellement-romanesque… Bref, des thématiques très adolescentes mais qui prêtent rapidement à sourire quand on a passé l’âge.

Dans l’œuf, j’ai trouvé… un poussin non-éclos… Un poussin noir et mort… Ce poussin, c’est moi… et l’œuf, c’est le monde… Je dois le détruire… Je dois ouvrir les yeux… avant de mourir…

Re-argh.

En lisant en parallèle des comics mainstream, c’est assez amusant de voir la façon dont l’homosexualité est représentée de part et d’autre du Pacifique. Certaines mangakas sont très douées pour poser les questions qui dérangent et faire s’interroger leurs personnages sur leur identité, sexuelle notamment, mais pêchent au niveau de la représentation. Les gays sont confinés dans des titres boy’s love écrits la plupart du temps par des femmes pour des femmes, tandis que le bara (porno écrit par des gays pour des gays) présente des hommes ultra-virils, et on cherche encore le juste milieu entre les deux.

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Exemple de bara : Priapus par Mentaiko (évitez la recherche sur Google Images si vous êtes sur votre lieu de travail)

En effet, des shôjo plus mainstream n’ont pas hésité à faire intervenir des personnages queer, mais souvent en les utilisant comme des ressorts narratifs : c’est le personnage qui ne sera jamais heureux, c’est l’amour impossible, c’est beau. D’autres, comme Reiko Shimizu dans The top secret, n’hésitent pas à mélanger l’homosexualité d’un personnage (la révélation choquante qu’il fallait taire !) à certaines déviances, et à mélanger le tout sans trop se poser de questions pour obtenir un cocktail sulfureux. Dans One Piece, on a Mr 2 sinon, qui est plutôt là pour faire rire avec ses manières de grande folle et ses ballerines. Certaines mangakas comme Natsume Ono ou Fumi Yoshinaga arrivent à dépeindre des personnages gays plus banals, même si leur vision n’est pas dépourvue de certains fantasmes et clichés.

Si on traverse l’océan, on se rend compte que les 2 gros éditeurs de comics ont de plus en plus à cœur d’intégrer des personnages plus variés, mais là ce sera l’inverse : on zappe souvent toute la partie questionnement, réalisation de son identité sexuelle, pour arriver au moment où le personnage s’assume en tant que lesbienne, gay, bi etc. Dans Sandman ou dans le dernier chapitre de Moon Knight, des couples homosexuels existent, souvent au second plan, comme pour dire : ça arrive, ce n’est pas un événement. Les auteurs réussissent cependant parfois à aborder la vie de couple (Batwoman), les difficultés (Renee Montoya qui se fait outer sur son lieu de travail dans Gotham Central) mais ça reste assez ponctuel. Sans doute parce qu’un personnage LGBT, c’est déjà rare ; un couple, c’est énorme ; mais plus de 2 personnages, ça n’arrive quasiment jamais (une des raisons pour laquelle le Young Avengers de Gillen et McKelvie était intéressant, en menaçant un peu le couple Billy/Teddy). Or un personnage gay tout seul qui combat des ennemis au milieu d’alliés parfaitement à l’aise avec son orientation sexuelle ben… il/elle pourrait ne pas l’être, ça ne changerait pas grand-chose. Du côté du Japon, on se rend compte que les auteurs faisant s’interroger leurs personnages sur leur identité sont globalement toutes des femmes. Est-ce parce que le milieu des comics est très majoritairement masculin qu’on n’a pas trop ce genre de questionnement dans les BD américaines ? Notons tout de même que l’homosexualité est un thème sous-jacent au concept des mutants, des êtres dont le pouvoir mutant se manifeste à la puberté et qui leur vaut souvent d’être rejeté, craint, méprisé par leur entourage. La réalisation de sa différence, le questionnement sont donc abordés, mais par le biais de la métaphore.

Bref, les deux formes de bande dessinée restent assez complémentaires, l’une comblant les lacunes de l’autre et réciproquement.

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