[Review] Midnighter t.1 : Out

Midnighter & Multiplex

Midnighter a commencé ses aventures dans les pages de Stormwatch puis de The Authority, où il était le Batman-like de l’équipe, en couple avec leur Superman. Quelques années et un reboot plus tard, le voici un peu plus jeune, célibataire et doté d’un facteur régénérant ainsi que d’un ordinateur dans le cerveau lui permettant de prédire toutes les issues possibles d’un combat – pour bien sûr choisir celle qui l’amène à la victoire. Des capacités qui lui seront bien utiles pour découvrir qui a pillé le God Garden, l’endroit qui l’a modifié ainsi et qui recelait énormément d’armes très dangereuses…

La série Midnighter a beaucoup fait parler d’elle car c’est l’une des seules à mettre en scène un super-héros gay en solo. Et surtout, parce qu’elle le fait bien. Le scénariste Steve Orlando est bi et à la lecture il est évident qu’en matière de relations homme/homme, il sait de quoi il parle. Midnighter (ou M) ne rencontre pas de mec en coulisses, un peu comme par magie : il utilise comme beaucoup une app de rencontres, couche le… euh… deuxième soir (quand une attaque terroriste survient en plein milieu du premier rendez-vous, on fait ce qu’on peut hein), fait des erreurs de débutant comme parler abondamment de son ex dès le début d’une nouvelle relation… Bref, on est vraiment à l’opposé de personnages écrits maladroitement par des scénaristes qui cherchent à donner une « bonne représentation » de la communauté et qui, malgré leurs bonnes intentions, créent souvent des personnages un peu trop bien sous tout rapport, et malheureusement très fades.

Midnighter & Matt

Dans les attitudes, dans les gestes qu’ont M et son copain l’un pour l’autre, il y a une tendresse et une sensualité qui sonnent juste, et contrastent totalement avec les scènes d’action violentes qui remplissent la vie de Midnighter, ainsi qu’avec de précédentes représentations du personnage. Dans le volume 2 de The Authority (scénarisé par Mark Millar) et au début de sa précédente série solo (avec Garth Ennis à l’écriture), évoquer la sexualité du personnage se résumait par exemple à deux choses : mentionner le SIDA, et laisser transparaître un certain dégoût mêlé d’une certaine fascination des auteurs pour la sodomie. #AuSecours
Heureusement que d’autres auteurs ont réalisé que dans « relation gay » il y avait aussi le terme « relation », qui à lui seul permet de raconter énormément de choses.

Midnighter & Multiplex

Un ennemi qui crée des clones à l’infini sur lesquels taper, c’est Noël tous les jours !

Outre le traitement réussi de la sexualité de son héros, la série convainc par ses autres qualités. Midnighter est une sorte de John McClane version DC, dont la vie quotidienne ressemble à un film d’action rempli d’explosions et de répliques qui tuent. Mais ce n’est pas juste un héros très sûr de lui qui réussit tout ce qu’il entreprend parce qu’il sait déjà comment tout va se finir. Certains flashbacks, certaines scènes avec ses proches le montrent aussi faire des erreurs, douter, avoir besoin d’un peu de réconfort de temps en temps… Bref, il y a ce qu’il faut pour en faire un héros charismatique sans être un modèle à suivre, un personnage humain.

Midnighter

Ce qui rend aussi le personnage attachant, c’est qu’être violent avec ses ennemis ne l’empêche pas de se souvenir de ce que ça fait d’avoir  été soi-même une victime.

Graphiquement le résultat est un peu déroutant au premier abord : ACO, l’artiste qui assure le plus de chapitres, a un découpage très créatif qui, associé à une narration parfois éclatée, permet de bien ressentir la façon non-linéaire dont Midnighter perçoit les endroits et les événements. Il semble se chercher sur le premier chapitre et le résultat n’est pas toujours très clair, mais les suivants sont nettement plus convaincants et contribuent énormément à l’identité visuelle particulière du titre. Alec Morgan a un trait plus souple et griffonné dans le chapitre 2, tandis que Stephen Mooney propose quelque chose de beaucoup plus raide dans les chapitres 4 et 5. Heureusement, l’unique coloriste Romulo Fajardo Jr harmonise leurs styles avec ses couleurs.

Une autre qualité du titre est enfin sa personnalité : l’histoire se déroule à plusieurs reprises en Russie (où Steve Orlando a vécu quelque temps) et le héros y affronte des créatures apparemment issues du folklore local… quand il n’est pas en train de manger un bon repas, avec une attention toute particulière portée à la représentation des aliments (je milite d’ailleurs pour un What did you eat yesterday? avec Apollo et Midnighter lors du prochain relaunch de DC comics). On n’est pas dans un récit de super-héros générique avec des rues et des gratte-ciels aperçus mille fois : le scénariste a vraiment été puiser dans ses goûts et son histoire pour proposer un résultat personnel et qui ne ressemble à rien d’autre.

Midnighter = un Batman gay ? Faux !

Midnighter

Et puis bon, ce n’est pas Bruce Wayne qui aurait ce genre de répartie, hein.

Lors de sa création, le couple qu’il formait avec le puissant et solaire Apollo était clairement un clin d’œil rigolo au duo Batman / Superman et à la façon dont les deux se complètent… platoniquement. De fait on a souvent qualifié Midnighter de « Batman gay », ce qui est faux, pour les raisons suivantes :

  • Batman a recours à l’intimidation et à des méthodes musclées, mais il s’est toujours interdit de tuer. Midnighter est violent et aime ça : il est là pour défendre l’opprimé, mais il n’hésite pas à tuer les pourritures qui se dressent contre lui.
  • Batman a poussé son corps et son esprit au maximum, mais reste un simple humain. Midnighter a clairement des capacités surhumaines.
  • Lorsqu’ils faisaient partie de The Authority, Apollo et lui jouaient des rôles similaires  à ceux de Superman et Batman, mais n’étaient ni au centre de l’équipe, ni des personnages majeurs de l’éditeur. Maintenant qu’ils ont rejoint l’univers partagé de DC, ils sont même devenus des personnages très secondaires.
  • Batman est l’identité secrète de Bruce Wayne. Midnighter vit au grand jour.
  • Enfin, et c’est là qu’est la plus grande différence selon moi : Batman est complètement défini par son passé, par le meurtre de ses parents lorsqu’il était plus petit. Midnighter ne connaît pas son passé mais il s’en fiche : il sait ce qu’il est.

Quand on parle de représentation, on évoque souvent la couleur de peau, la sexualité etc. pour que tous les lecteurs puissent voir des personnages qui soient « comme eux » et c’est bien normal, mais ce ne sont pas les seules façons de se reconnaître dans un personnage. J’entends souvent parler des « racines » comme si tout le monde en avait, que c’était une notion évidente pour tous alors que… non. Certes, on est forcément né quelque part, on ne s’est pas créé·e tout·e seul·e. Mais ça ne veut pas dire qu’on a tous un endroit où revenir, chargé de souvenirs, où nos amis d’enfance nous attendent, où notre famille vit encore. Personnellement, je trouve ça agréable de voir un héros qui ne soit pas défini par un lieu ou une tragédie de son enfance, qui ne sente pas le besoin de connaître son passé pour savoir qui il est.


midnighter tome 1 outMidnighter s’est donc révélé être une des meilleures surprises récentes du catalogue DC, réussissant à traiter avec justesse de la sexualité de son héros tout en proposant un titre d’action bien troussé, à la fois intelligent et divertissant.

Le premier tome, intitulé Out, vient de sortir en VO et rassemble les 7 chapitres qui forment le premier arc.

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