[Review] Marie-Antoinette, par Stefan Zweig

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Nan mais lis juste la préface, tu vas voir.

– Ma fournisseuse officielle de Livres Intelligents™ (aussi appelée ma sœur).

Et effectivement, il n’en fallait pas plus pour me donner furieusement envie de me plonger dans la vie de Marie-Antoinette. Là où cette préface peut être trompeuse cependant, c’est qu’elle évoque parfois le Malheur ou le Destin, pouvant laisser penser que les protagonistes ne sont pas vraiment maîtres de leur vie, peut-être un peu « emportés par le tourbillon de l’Histoire  » comme dirait cette chère Riyoko Ikeda (l’auteur de La rose de Versailles, adapté en dessin animé sous le nom de Lady Oscar). Rien n’est moins faux : par le soin qu’il accorde au portrait de la reine et des figures marquantes de sa vie, Stefan Zweig nous rappelle que derrière les grands noms il y a des hommes, et derrière les grandes dates il y a leurs actes.

Et il y a le gâchis. C’est le mot qui m’est venu le plus souvent à l’esprit en voyant à quel point Louis XVI et Marie-Antoinette sont complètement passés à côté du potentiel qui était le leur. Bon, c’était mal parti pour la seconde : incapable de se concentrer et d’écouter attentivement très longtemps une affaire sérieuse depuis sa jeunesse, il devenait difficile de lui imposer quoi que ce soit, surtout à partir du moment où elle devint la première dame de France, avec personne au-dessus d’elle pour lui imposer une quelconque loi. Personne ? “Et Louis XVI alors ?” me direz-vous. On apprend rapidement qu’on ne pouvait pas trop compter sur lui pour ce qui était de la poigne, de la fermeté qu’on attend d’un partenaire et encore plus d’un roi de France. Extrait :

Les jours suivants sont gravés dans l’Histoire d’un trait indélébile ; il existe pourtant un livre dans lequel on essaierait en vain de se renseigner, c’est le journal qu’a écrit de sa propre main le malheureux roi, qui n’a aucune idée de ce qui se passe. Il y note le 11 juillet [1789] : “Rien. Départ de M. Necker” et le 14 juillet, jour de la prise de la Bastille, qui brise définitivement sa puissance, encore ce même mot tragique : “Rien”, ce qui veut dire qu’il n’y a eu ce jour-là ni chasse, ni cerf tué, donc aucun événement important. A Paris on est d’un autre avis sur cette journée.

Voici donc une jeune femme livrée à elle-même, libre de faire tout ce qu’elle veut – et surtout n’importe quoi – investissant des sommes folles dans l’aménagement de Trianon et allant de bal en spectacle, sans avoir la curiosité du pays sur lequel elle règne, des conditions de vie de son peuple, sans doute parce qu’elle considérait sa place et son pouvoir comme acquis. Au fur et à mesure que la situation dégénère, que le peuple gronde et que la Révolution éclate, on observe le couple royal ne rien faire, temporiser, éventuellement tenter une action mais trop tard, attendre encore, jusqu’à la fin.

Présenté comme ça, on pourrait croire le récit très frustrant, mais c’est tout l’inverse qui se produit. Stefan Zweig nous raconte la vie de Marie-Antoinette avec une maîtrise de la langue sans faille, sur un ton volontiers épique, passionné mais jamais grandiloquent, qui fait que son histoire se dévore. Et surtout, il essaie de comprendre son héroïne :

La loi suprême de toute psychologie créatrice n’est pas de diviniser, mais de rendre humainement compréhensible ; la tâche qui lui incombe n’est pas d’excuser avec des arguties, mais d’expliquer.

Or on ne peut jamais vraiment détester quelqu’un qu’on comprend (même si parfois on aimerait bien), surtout quand on assiste à l’éveil – beaucoup trop tardif, hélas – de Marie-Antoinette, qui acquiert sur le tard toute la profondeur, toute la grandeur qui dormaient en elle. Et cela vaut aussi pour beaucoup de personnages secondaires du récit : l’Histoire devient beaucoup plus abordable quand ses grands acteurs nous sont présentés, qu’on se rappelle qu’ils sont des hommes comme nous et que c’est la somme de leurs petites histoires qui forme la grande.

On se souvient aussi que ce sont des hommes qui nous ont transmis leurs souvenirs, avec parfois toute la méfiance que ça peut impliquer. Entre les fausses correspondances inventées de toutes pièces, les écrits la diabolisant ou la divinisant selon qu’ils furent écrits par des républicains ou des royalistes, et les documents suspicieusement perdus ou censurés, pas facile en effet de débusquer la “vérité historique” sur cet objet de toutes les passions que fut la dernière reine de France. Afin de comprendre l’état d’esprit, la logique personnelle, la façon de faire de cette “femme moyenne”, comme il l’appelle, Stefan Zweig s’est énormément appuyé sur des correspondances ou des journaux intimes avérés, pour nous livrer une œuvre vibrante et résolument humaine.

Bonus : l’avis que j’aurais aimé écrire.

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