L’importance du wish fulfillment dans les comics

Ms. Marvel #13

[Birds of Prey] was about friendship, even friendship at a cost. That’s why I loved writing it. I sometimes think that the real wish fulfillment in comics isn’t about powers at all, it’s about other things entirely. (…) That’s something I’m always looking for in comics, the relationships that ought to exist, but all too often do not. That’s what Birds of Prey was about for me.

Gail Simone (qui en parle aussi très bien dans cet autre post)

On dit souvent que les comics de super-héros sont des power fantasies (des fantasmes de puissance), et il n’est pas difficile de comprendre pourquoi : qui n’a pas déjà rêvé d’avoir la force physique et/ou la répartie nécessaire pour se défendre à l’école, au travail, à la maison, dans la rue… ou bien pour porter secours à une victime d’agression sans pour autant avoir peur de se faire démolir le portrait en même temps ?

Les super-héros peuvent nous faire rêver car ils sont capables de toutes ces choses, grâce à leurs pouvoirs extraordinaires (ou, à défaut, à leur super-entraînement en arts martiaux) et à leurs one-liners percutants (oui enfin c’est facile quand un scénariste vous les écrit, hein). Selon les sensibilités, on pourrait rajouter la capacité de voler, de manipuler le temps, de lire les pensées, de se déplacer extrêmement vite, de contrôler les éléments etc.

Un aspect dont on parle moins mais qui est tout aussi important, si ce n’est plus, est le wish fulfillment (la réalisation des souhaits). A l’origine, le terme vient de la psychanalyse : c’est Freud qui a parlé le premier de wunscherfüllung, dans sa théorie disant que les rêves sont notamment des tentatives de l’inconscient visant à résoudre des conflits refoulés.

Depuis, il a pris un sens beaucoup plus vaste : on s’en sert pour expliquer que, si vous avez un souhait (relatif à un manque dans votre vie, une frustration…) et qu’il se retrouve exaucé dans la fiction, alors cela vous fera vous sentir mieux. Votre situation ne changera sans doute pas vraiment, mais il possible que vous soyez davantage interpellés par l’histoire, par certains personnages.

Il ne s’agit pas pour autant d’identification pure et simple : celle-ci nous permet de nous reconnaître dans un personnage qui nous ressemble (dans son physique, son caractère, son passé…), alors que le wish fulfillment émane de ce qui nous manque et qu’on aimerait avoir. Les deux peuvent cependant aller de pair, particulièrement chez les super-héros et leurs vies idéalisées : untel ou unetelle aura par exemple connu les mêmes galères que nous, a les mêmes défauts, la même façon de réagir (identification), mais sauve le monde quotidiennement au sein d’une équipe où tout le monde s’apprécie (wish fulfillment).

All-new X-Factor #20

All-New X-Factor #20 (Peter David, Carmine Di Giandomenico, Lee Loughridge)

A propos des histoires façon tranche de vie, on entend parfois la critique suivante : « Les jeux vidéos/comics/films/<insérez ici la forme narrative de votre choix> c’est fait pour l’évasion. Les histoires de la vie quotidienne, ça ne sert à rien, il y a déjà la vie quotidienne pour ça. » Je ne suis pas du tout d’accord : d’une part ça me semble stupide de réduire une forme d’expression de la sorte (cf. « les jeux, ce n’est pas fait pour parler de problèmes de société ! ») ; d’autre part, même si je comprends d’où vient cette idée, je ne m’y reconnais pas du tout.

Ma vie n’est certainement pas parfaite, mais depuis que j’ai complètement changé d’orientation professionnelle (la cuisine au lieu de l’environnement marin), j’aime ce que je fais au travail, j’apprécie l’endroit où je vis (pas plus de 30 m² pour moi tout seul sinon c’est trop grand !), j’ai largement de quoi m’occuper dans les transports et entre deux services… Bref, j’apprécie de pouvoir penser à autre chose, mais je ne ressens pas du tout le besoin de m’évader d’un quotidien trop contraignant, trop éloigné de ce que je désire réellement etc. Du coup, l’évasion via les comics (ou les films, les jeux etc.), ça ne me parle pas plus que ça.

Par contre, mes amis ont pour la plupart déménagé assez loin, et du fait de mes jours de repos qui tombent en plein milieu de la semaine et de mes gros horaires de travail, je vois assez rarement ceux qui habitent encore dans le coin. J’apprécie de les retrouver en petit comité, où il est possible de vraiment parler, mais je me sens vite perdu au milieu d’une tablée d’une dizaine de personnes (dans un registre similaire, vous me dites « pause de 10h autour de la machine à café », j’entends « panorama de l’enfer »).

Or, quand je jette un œil à mes lectures préférées, qu’est-ce que j’y trouve ? Des mangas comme Sing « Yesterday » for me ou Kamakura Diary, où les personnages semblent se croiser en permanence dans les rues de leur ville, dans tel ou tel restaurant ou café où tout le monde a ses habitudes, et n’hésitent pas à parler de leur vie intérieure (l’exact inverse d’une conversation autour de la machine à café avec tout le service présent, donc). Des comics signés Kelly Sue DeConnick, une scénariste qui maîtrise l’art de la conversation, et dont les dialogues montrent que les personnages tiennent les uns aux autres, sans jamais en rester à des platitudes ou une simple communication d’informations. Derrière un humour très efficace, Peter David est également très doué pour mettre en scène ce genre de moments dans les différentes itérations d’X-Factor (cf. ci-dessus). Et ne parlons même pas de Mark Waid, qui comprend tellement bien les personnages qu’il écrit et leurs relations qu’il peut raconter des histoires captivantes, émouvantes autour d’une simple amitié (Matt et Foggy dans Daredevil) ou d’un lien familial (dans son run sur les Fantastic Four) sans chercher sans cesse à bouleverser le statu quo ou abuser des rebondissements.

Certains lecteurs se plaignent parfois qu’il n’y a pas assez de décors dans telle ou telle histoire, mais souvent je m’en fiche : ce qui m’intéresse le plus, c’est la justesse des expressions des visages ou du langage du corps, car c’est là qu’on lit ce que ressentent les personnages. Jamie McKelvie (Young Avengers, The Wicked + The Divine) ou Chris Samnee (Daredevil) sont des maîtres dans ces domaines. Kris Anka (Uncanny X-men, la moitié des couvertures de Marvel), malgré son trait anguleux et moins détaillé que celui de beaucoup de ses confrères, soigne particulièrement la façon dont ses personnages se tiennent, ainsi que leur style vestimentaire (oh mais dis donc, ne serait-ce pas encore une façon subtile de nous dire qui sont les personnages ?). Pour ce qui est des fonds de cases, il se repose par contre beaucoup sur des couleurs unies à la place de décors pour communiquer une atmosphère, un état d’esprit. Ce n’est donc pas étonnant que tous ces artistes figurent parmi mes créateurs préférés.

Captain Marvel #10

Captain Marvel (2014) #10 (Kelly Sue DeConnick, Marcio Takara, Lee Loughridge & Nick Filardi). J’adore vraiment ce passage. Bien sûr, le « Fear is a choice, Jessica » m’a fait éclater de rire, mais il traduit le fait que Jessica connaît suffisamment le Dr Strange pour savoir qu’il pourrait dire ça, et la conversation en elle-même met clairement en évidence le fait que les deux femmes sont les meilleures amies l’une de l’autre.

A contrario, je me lasse vite des histoires où la caractérisation des personnages est minimale (le run de Geoff Johns sur Aquaman par exemple, où elle tient sur un timbre-poste… quand elle existe), où les personnages sont utilisés comme des pions au service de l’intrigue (comme Le gant de l’infini par Jim Starlin), où l’auteur abuse de l’exposition dump (hello Inhuman de Charles Soule) car les dialogues sonnent souvent tellement faux… Je comprends qu’on puisse adhérer à ces titres (et qu’on n’accroche pas aux créateurs que j’ai cités plus haut), mais je réalise qu’ils n’ont pas ce qui me fait rêver, ce qui me parle personnellement. Et c’est quelque chose qui peut varier grandement d’un individu à un autre : en tapant « wish fulfillment » sur Google, on tombe par exemple sur un post de Jesse Lonergan, qui trouve le sien dans le palais extraordinairement fin des héros de mangas culinaires et leurs descriptions extrêmement précises de ce qu’ils ressentent en dégustant un plat.

Bref, le wish fulfillment est généralement le dénominateur commun entre mes lectures. Pas toutes (The Unbeatable Squirrel Girl c’est juste génial et si vous ne le lisez pas je pense que votre vie est bien triste, mais ça ne me parle pas – ça me fait éclater de rire toutes les 3 cases cependant, ce qui est quand même pas mal), mais une bonne partie.

Et vous, quel est votre souhait ?

2 commentaires

  1. Woh, je ne connaissais pas du tout l’existence du Wish Fulfillment et tu viens tout un pan de compréhension des histoires, et je ne peux que te remercié infiniment pour ça. Tu m’as donné de nouvelles pistes de réflexion pour comprendre pourquoi mes BD favorites sont mes BD favorites, et aussi des pistes pour comprendre ce qui peut être intéressant à raconter dans une histoire (envisageant moi-même de faire des BD). Merci pour ce billet très très intéressant !

    1. Mais de rien ^^

      J’en ai entendu parler la première fois sur le blog de Gail Simone (dans « l’autre post » du début de l’article), et si j’ai trouvé ça intéressant, ça n’a pas fait *tilt* tout de suite. Puis je l’ai retrouvé dans des interviews de scénaristes, apparemment le power fantasy et le wish fulfillment sont deux dimensions é-vi-dentes des comics de super-héros… sauf qu’on n’entend jamais parler du second en français, malgré l’énorme page qui y est consacrée sur TV Tropes par exemple.

      Et puis petit à petit, l’idée a fait son chemin dans ma tête, et elle a expliqué plein de choses dans mes goûts et mes dégoûts. Ravi que ça te permette aussi de débloquer des pistes de réflexion ^.^

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