Les sorties à peu près récentes : the Image edition

They're not like us

Il arrive parfois qu’on oppose le creator-owned au work for hire, c’est-à-dire les titres étant des créations personnelles (chez Image souvent) aux histoires basées sur des licenses existantes (chez DC ou Marvel notamment). Souvent pour se demander s’il ne faudrait pas lâcher les secondes pour les premières.

Je ne suis pas vraiment d’accord. C’est vrai que les récits des Big Two n’échappent pas à certains écueils gênants, comme LE VIDE. A savoir cette impression gênante que le chapitre qu’on vient de lire n’a rien amené, est juste là pour “préparer la suite”, “poser le contexte” et que “ça se lira sans doute mieux en TPB”. De quoi avoir parfois envie de tout lâcher pour des histoires où il n’y a ni “Justice League” ni “Avengers” dans le titre et où l’équipe créative doit donc donner tout ce qu’elle a mois après mois pour que son bébé continue d’exister. Mais en même temps, qui n’a jamais vu un magnifique fanart d’un personnage et s’est dit que ce serait rudement chouette de lire ses aventures dessinées et écrites par untel et unetelle ? C’est là l’intérêt des Marvel et DC pour moi : ce moment où les planètes s’alignent parfaitement et où on a un personnage qu’on aime ET un.e scénariste inspiré.e ET un.e artiste doué.e ET Jordie Bellaire un.e coloriste qui déchire etc.

Bref, tout ça pour dire que j’ai beaucoup parlé de Marvel ces derniers temps et que cette fois-ci, c’est au tour d’Image.

  • They’re not like us #1 et #2
  • The Autumnlands (Tooth & Claw) #1 à #4
  • The wicked + The divine #7 et #8
  • Bitch Planet #1 à #3
  • Nameless #1 et #2

They’re not like us #1 et #2

They're not like us

Si je devais résumer le pitch de cette série à quelqu’un, ce serait sans doute “bah, tu vois, c’est un peu genre les X-men quoi, sauf qu’en fait c’est tous des connards”.

Plus précisément : fatiguée de ne jamais pouvoir échapper aux voix dans sa tête, une jeune femme est sur le point de se jeter du haut d’un immeuble. Peu de temps avant sa chute – à laquelle elle a étrangement survécu – un homme un peu louche lui proposait “d’accepter la vérité”. Lorsqu’elle se réveille à l’hôpital, il est là pour guider sa fuite / la forcer à s’échapper afin de la faire rejoindre sa petite communauté, composée de jeunes gens ayant tous des pouvoirs. Télépathie, pyrokinésie, invulnérabilité, super-vitesse… des pouvoirs assez usuels dans les récits de super-héros. Sauf que le leader – The Voice (rien à voir avec le télé-crochet) – n’est pas là pour leur enseigner à protéger un monde qui les craint et les hait. Son but est plutôt qu’ils se protègent de ce monde, quitte à employer la force si besoin. Pas de plan de domination de la planète façon Magneto, plutôt la réalisation qu’ils ont tous souffert depuis longtemps à cause de leurs pouvoirs, mais qu’ils ne sont plus seuls à présent et qu’ils comptent bien répliquer si jamais d’autres s’en prennent à eux au nom de leur différence.

Rebaptisée Syd, l’héroïne se retrouve donc parachutée au milieu de cette communauté peuplée de jeunes gens à l’air arrogant et surtout un peu dangereux, aux règles de vie choquantes, tout en réalisant qu’elle également libre pour la première fois et entourée de personnes qui peuvent l’aider et la comprendre. Autant dire que sa notion de ce qui est juste ou non commence à se brouiller un peu…

They're not like us

Eric Stephenson, le scénariste, joue à un jeu dangereux. Au début du chapitre #2 par exemple, il est assez désagréable de voir un jeune homme se faire passer à tabac par les “héros”, sans raison apparente. A part éventuellement Syd et Loog, tout le monde a ce petit regard arrogant et une attitude plus ou moins détestable, ce qui fait qu’il est difficile de s’attacher aux personnages. Et pourtant… un petit quelque chose donne envie de savoir ce que l’auteur a en tête avec un postulat de départ aussi osé. En effet, dans les récits de super-héros on est tellement habitués à voir des jeunes gens s’engager pour le Bien et la Justice dès qu’ils se découvrent des pouvoirs que cette variation sur le même thème intrigue : ceux de They’re not like us ne se posent pas en vilains, juste en cyniques principalement préoccupés par leur confort et leur sécurité. Cette approche peut laisser froid autant qu’elle peut intriguer.

Personnellement je continuerai pour encore quelques chapitres, un peu pour savoir ce qu’Eric Stephenson a en tête, et beaucoup pour les graphismes. En effet, ce titre réunit deux des principales raisons pour lesquelles une nouvelle série m’attire généralement : (1) c’est colorisé par Jordie Bellaire et (2) tout le monde est bien habillé (c’est justifié par l’histoire, si si). Simon Gane, le dessinateur, a un style assez particulier, renforcé par un choix de colorisation tout en aplats et sans ombre (vous vous souvenez de l’absence de rendu sur le costume de Moon Knight ? eh bien là c’est le cas PARTOUT). Ainsi, les graphismes se mettent au diapason de l’intrigue, et participent à cette impression de malaise mélangé à un certain plaisir que produit le scénario. Le trait est spécial (tout le monde n’aimera pas, clairement), le monde a presque l’air d’être en 2D, mais les couleurs sont somptueuses et les ambiances donnent littéralement envie d’habiter dans ce San Francisco de papier.

The Autumnlands (Tooth & Claw) #1 à #4

Le premier chapitre de cette série s’était fait remarquer grâce à une opération promotionnelle intéressante : 40 pages de BD au lieu de la vingtaine habituelle, mais sans augmentation de prix (la tendance actuelle étant plutôt de gonfler le nombre de pages ET le prix d’un chapitre #1 très attendu, notamment pour capitaliser sur les ventes toujours plus élevées d’un premier numéro). Une initiative garantissant une bonne immersion dans l’univers de la série pour se faire une idée claire de l’histoire.

Mais à propos, de quoi ça parle, The Autumnlands ? D’une ville flottant dans le ciel où se tient un grand colloque sur la magie, et où l’une des invitées prévient ses confrères que cette magie est en train de se tarir. Afin de remédier à cette situation, elle propose que tous les mages présents unissent leurs forces pour invoquer le Great Champion, celui dont la légende raconte qu’il a apporté la magie dans ce monde, dans l’espoir qu’il inverse la tendance. Sauf que bien évidemment, rien ne se passe comme prévu…

The Autumnlands

Une chose remarquable chez The Autumnlands, c’est que l’attente entre deux chapitres est tout à fait sereine. Le récit ne cherche pas à nous happer par des rebondissements hallucinants et des fins de chapitres qui font monter la tension, il cherche plutôt à nous intéresser à ce qu’il se passe. Le choix d’un premier chapitre de 40 pages était ainsi très cohérent avec les intentions du titre : on est là pour découvrir un monde complexe et intéressant, peuplé de personnages qui le sont tout autant. A la suite des événements plus ou moins cataclysmiques de l’introduction, on prend plaisir à voir des camps se former, des alliances se nouer, des situations évoluer… bref, un univers se dévoiler petit à petit sous nos yeux. Dusty n’est sans doute pas vraiment le personnage principal (il y a plutôt DES personnages majeurs), mais c’est à travers ses yeux qu’on découvre le monde, et comme lui on a hâte de découvrir ce qui nous attend au-delà des limites de la ville. En d’autres termes, il y a aussi du mystère, mais il n’est jamais frustrant : au contraire, il promet d’autres richesses à venir tout en permettant de profiter pleinement de ce que nous propose chaque chapitre en terme d’intrigue.

Visuellement, on a plus l’impression de lire une BD franco-belge comme Blacksad que le dernier Justice League. Chaque mois, Benjamin Dewey propose des cases très soignées : riches en décors, avec des expressions au poil et des costumes travaillés, le tout habillé des couleurs impeccables comme toujours de Jordie Bellaire (je vais finir par renommer Une cacahuète dans la nuit en Jordie Bellaire fanblog). Et puis comme dans le Blacksad en question, le fait que les personnages soient “tous” des animaux anthropomorphiques est assez ludique. En effet, le choix de tel ou tel animal n’est jamais anodin, et en plus des paroles, des attitudes et des vêtements, on en devine beaucoup sur les différents personnages suivant qu’ils soient représentés sous la forme d’un hibou, d’un bull-terrier ou d’un phacochère.

The Autumnlands

Je n’ai vraiment pas accroché à l’assommant Avengers Forever également scénarisé par Kurt Busiek (qui a plutôt bonne réputation autrement), mais cette histoire à la fois paisible et pleine de mystère et de complexité est un véritable enchantement. Peut-être pas celle sur laquelle on se jette le mercredi où elle sort, mais qu’on est ravi de retrouver une fois qu’on se décide à en entamer la lecture.

The wicked + The divine #7 et #8

Après un premier arc principalement centré sur l’enquête autour du meurtre du juge et la découverte des différents dieux, ce deuxième arc entamé dans le chapitre #6 continue à nous présenter ces fameuses stars de la musique mais s’intéresse beaucoup plus aux fans, tout en creusant une intrigue laissée en suspens depuis le début : qui étaient les hommes ayant tiré sur les dieux dans le chapitre #1 ?

Si on veut être brutalement honnête, on peut dire que l’intrigue n’a pas vraiment progressé depuis le début. En effet, 7 chapitres plus tard, on ne sait toujours pas qui a tué le juge (et certains suspects qu’on croyait pouvoir écarter n’auraient peut-être pas d’alibi finalement !), et on a juste appris que les tireurs du début n’étaient pas des fanatiques mais des fans.

The wicked + The divine

Pour rester dans les côtés négatifs, ce titre voit aussi une certaine tendance de Kieron Gillen poussée à son paroxysme, à savoir la recherche du bon mot, de l’expression qui claque, au détriment d’une conversation qui sonnerait authentique. On s’en rend sans doute encore plus compte quand l’anglais n’est pas notre langue maternelle, car pas mal de tournures de phrase sont plus compliquées à comprendre que ce qu’on lit habituellement dans des comics, or c’est parfois là que se cachent d’importants indices permettant de cerner un personnage. En lisant certains chapitres, j’ai parfois l’impression de checker Twitter. C’est-à-dire de lire une suite d’interventions percutantes car courtes, de monologues fragmentés avec régulièrement un clin d’oeil à ceci ou une référence à cela. Mais jamais un dialogue (non pas qu’il n’y ait pas de dialogue sur Twitter hein, mais la limite de 140 caractères est vite gênante sur des sujets où il y a beaucoup à dire). Le chapitre #7 est assez représentatif de ce souci : Woden est énormément dans le discours, Laura s’exprime parfois mais monologue principalement dans ses pensées, une ex-Walkyrie donne également un discours à une conférence, par la suite Baphomet aime clairement s’écouter parler… Le résultat est donc très (trop) écrit et peine à sonner juste de ce point de vue.

Mais ça ne veut pas dire que le récit est exempt de qualités. A l’heure où le découpage en arcs de 5 ou 6 chapitres pour que ça fasse un joli TPB semble permettre tous les délayages, la team WicDiv nous prouve que l’inverse est toujours possible, que chaque chapitre peut être un petit événement en soi. Le chapitre #7 et le chapitre #8 plus particulièrement ont beau s’insérer dans un arc précis, ils donnent plus l’impression d’être chacun une figure de style graphique. Le #8 réussit par exemple ce tour de force de nous faire ressentir une pulsation, un rythme dance uniquement par le découpage, les couleurs et le texte, dans un médium où il y a tout sauf du son. Dans le #7, on notait aussi beaucoup d’idées excellentes, comme le plan de la convention annoté par Laura, la descente dans les profondeurs de la ville où tout simplement ces 3 cases, où l’équipe utilisait de façon judicieuse un bord de case où une zone de texte pour exprimer le malaise de Laura :

The wicked + The divine

Et puis plus qu’une intrigue, WicDiv est surtout un propos. Une réflexion sur notre rapport aux divinités et aux figures marquantes de la culture et/ou du divertissement, la façon dont même des stars aux carrières aussi courtes que fulgurantes peuvent nous marquer, et nous inspirer. Un commentaire sur la musique et la création, en tant qu’industrie notamment, en donnant la parole aux stars, aux producteurs (Woden), aux critiques (Cassandra) ou aux fans (Laura), de la part d’auteurs qui ont commencé par être fans pour devenir eux-mêmes créateurs et ont connu cette traversée du miroir. Et qui suscite toute les interprétations, toutes les analyses à chaque sortie de chapitre.

Si je devais résumer l’effet que me fait The wicked + The divine, ce serait l’effet d’une blague tellement fine et référencée que je ne la comprends pas du premier coup. Une fois que je l’ai comprise parce qu’on me l’a bien décortiquée, je me dis que haha oui haha c’est excellent, mais sur le moment, bof. (Sauf que WicDiv a l’avantage d’être immédiatement somptueux grâce au travail de Jamie McKelvie et Matt Wilson.)

Bitch Planet #1 à #3

Dans un futur pas si éloigné, les femmes étant déclarées non-compliant (en VF on dirait “non conciliantes” ?) sont envoyées dans une prison spatiale, officiellement appelée the Auxiliary Compliance Outpost, officieusement connue sous le nom de Bitch Planet. Et certaines de ces femmes seront fortement incitées à participer à un jeu de combat télévisé…

Bitch Planet

Après 3 chapitres, c’est à peu près tout ce qu’on peut dire sur l’intrigue. En effet, un peu comme The wicked + The divine, Bitch Planet est avant tout un propos. Un titre qui fait semblant de se dérouler à la fois dans l’espace, dans le futur et dans une prison pour mieux nous parler de thèmes très actuels, là aujourd’hui, sur Terre. Certains sont amenés avec une absence de subtilité tout à fait réjouissante, comme cette jeune fille qui demande un muffin pour trois, et surtout sans sucre, sans sel et – très important – sans gluten. Certains sont un peu plus fins, comme cet hologramme rose d’une nonne aux mensurations de poupée Barbie géante, une effrayante figure féminine pilotée par des gardiens de prison masculins. De là à y voir par exemple un commentaire sur une industrie où mêmes les personnages féminins sont souvent créés et animés par des hommes qui y projettent volontiers leurs fantasmes plutôt que d’essayer de créer des êtres humains, il n’y a qu’un pas…

Mais à la différence de la série sur les dieux-qui-sont-des-pop-stars-et-les-pop-stars-qui-sont-des-dieux, il y a chez Kelly Sue DeConnick un véritable art de la conversation qui rend cette série particulièrement agréable à suivre. En relisant à présent son tout premier arc sur Captain Marvel (avec une escouade de femmes militaires et des femmes à qui on refusait le droit de devenir pilotes – il y avait clairement un message), on a l’impression qu’il s’agissait d’une ébauche de ce qu’allait devenir Bitch Planet. Comme si après quelques tâtonnements, la scénariste avait enfin trouvé LE bon cadre pour laisser s’exprimer toute sa colère contre la patriarchie, en laissant libre cours à son humour grinçant, avec une maîtrise technique qu’elle a parfait au fil des ans (moi qui rage régulièrement sur les scènes d’exposition ratées, je suis en admiration devant celle du chapitre #2 qui nous présente Kamau Kogo de façon particulièrement fluide, subtile et intelligente, avec ces écureuils qui s’affrontent en arrière-plan et nous racontent une histoire dans l’histoire).

Bitch Planet

Valentine De Landro, avec qui elle avait déjà collaboré sur Adventures of Superman, a fait évoluer son trait depuis X-Factor : son encrage est plus épais, son style moins détaillé, ce qui lui fait gagner une identité dont il manquait un peu auparavant. Et c’est toujours un plaisir de voir quelqu’un dessiner des corps aussi variés, parfois loin des canons esthétiques habituels et, surtout, interchangeables.

A noter que chaque chapitre se termine sur un essai féministe et un pastiche de publicités vintage parfois drôle, parfois sérieux, qui ne seront vraisemblablement pas inclus dans les TPB. Or ces bonus renforcent l’impression de lire un propos plutôt que juste une histoire, donc si vous aimez la lecture en single issues, n’hésitez pas à choisir ce format.

Nameless #1 et #2

Nameless

This is fucking opaque.

Oui voilà, oui. Nameless, c’est l’exemple-même d’une série dont le principe fonctionne (pour le moment) car elle bénéficie de grands noms (et principalement un : Grant Morrison), mais sans ça il est fort probable que le gros du lectorat ait lâché l’affaire après 15 pages. En effet, le premier chapitre s’ouvre sur un pêle-mêle de scènes difficilement compréhensibles, avant de se terminer sur une intrigue plus claire à laquelle se raccrocher : un astéroïde se dirige à toute vitesse vers la Terre, et un homme sans nom (le fameux Nameless) doit absolument aider une équipe à l’arrêter.

Difficile de recommander cette série pour le moment : on ne sait pas trop où on va, connaissant l’auteur on peut se douter que lui le sait, par contre ce qu’on ignore c’est le nombre de chapitres durant lequel il faudra accepter d’être baladés sans toujours tout comprendre avant que tout ne finisse par faire sens (enfin, on espère). Le style de Chris Burnham fait immédiatement penser à celui de Frank Quitely, non pas pour leur découpage mais plutôt pour leur trait détaillé et leurs visages qui disent fuck à l’esthétique et à la jolitude. Bref, on ne dit pas “c’est moche”, on dit “c’est parfaitement adapté à un récit d’horreur”, or c’est exactement le cas ici.

Nameless

Il vous reste de la place dans votre pull list pour un titre un peu déconcertant et qui vous change de ce que vous lisez d’habitude ? Autre possibilité : vous êtes inconditionnel de Morrison ? Alors pourquoi pas Nameless. Vous aimez être sûr de votre investissement et supportez mal de lire une histoire sans trop savoir si elle va faire sens ou si elle donnera juste l’impression d’une suite de délires incompréhensibles ? Alors attendez un peu et continuez de surveiller les critiques pour savoir si la série se révèle valoir le coup.

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