Le tragique ne résulte pas seulement des traits démesurés d’un être, mais encore, à tout moment, de la disproportion qui existe entre un homme et son destin. Il se manifeste lorsqu’un surhomme, un héros, un génie, entre en conflit avec le monde environnant, trop hostile, trop étroit pour la tâche que le destin lui a assignée, tel Napoléon étouffant dans le minuscule carré de Sainte-Hélène, ou Beethoven emprisonné dans sa surdité, et d’une façon générale, chez toute grande figure qui ne trouve pas sa mesure et son exutoire. Mais le tragique existe aussi quand une nature moyenne, sinon faible, est liée à un destin formidable, à des responsabilités personnelles qui l’écrasent et la broient, et cette forme ici me paraît même plus poignante du point de vue humain. (…)
Pendant ses trente premières années, sur les trente-huit qu’elle a vécues, [Marie-Antoinette] suit une voie médiocre, bien que dans un milieu élevé ; jamais elle ne dépasse la mesure commune ni en bien ni en mal : une âme tiède, une nature ordinaire, et au début, du point de vue historique, rien qu’une figurante. (…)
Mais si le destin a porté cette femme aux plus hauts sommets du bonheur avec rapidité, il ne l’en laisse ensuite retomber qu’avec plus de lenteur et une cruauté plus raffinée. (…) Inexorable comme l’artiste qui ne lui arrache pas sa matière avant de lui avoir arraché ses derniers effets, sa suprême possibilité, le malheur ne cesse pas de marteler l’âme molle et faible de Marie-Antoinette avant d’en avoir obtenu la fermeté et la dignité, et fait surgir toute la grandeur ancestrale ensevelie dans ses profondeurs. Cette femme éprouvée, qui n’a jamais eu la curiosité d’elle-même, s’aperçoit enfin avec effroi, au milieu de ses tourments, de la transformation qui s’opère juste au moment où son pouvoir royal prend fin : elle sent naître en elle quelque chose de grand et de nouveau, qui n’eût pas été concevable sans cette épreuve. « C’est dans le malheur qu’on sent davantage ce qu’on est », ces mots fiers et émus jaillissent soudain de sa bouche et étonnent ; un pressentiment lui dit que c’est justement par la souffrance que sa pauvre vie restera en exemple à la postérité. Et grâce à cette conscience d’un devoir supérieur à remplir, son caractère grandit au-delà de lui-même. Peu avant que la forme humaine ne se brise, le chef-d’œuvre impérissable est achevé, car à la dernière heure de sa vie, à la toute dernière heure, Marie-Antoinette, nature moyenne, atteint au tragique et devient égale à son destin.

Stefan Zweig, extrait de la préface de Marie-Antoinette (traduction d’Alzir Hella).

Laisser un commentaire