Le renouveau du Bat-verse

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Je ne sais pas vous, mais moi en tant que lecteur j’ai du mal à avoir une opinion sur un éditeur. Je vois ce qu’est le travail d’un scénariste, d’un dessinateur, d’un coloriste, d’un lettreur aussi, mais je reste un peu dans le flou concernant l’ensemble des responsabilités des éditeurs. Je peux dire qu’ils supervisent, qu’ils coordonnent, mais c’est à peu près tout. Ces dernières semaines par contre, on a réellement pu sentir le changement du côté de chez DC. En effet, en février dernier, on apprenait que Mark Doyle, alors éditeur chez Vertigo, avait été choisi pour remplacer Mike Marts à la tête du « Bat-office », c’est-à-dire qu’il allait chapeauter l’ensemble des séries se déroulant à Gotham City. Et alors que les productions DC se caractérisaient par un graphisme souvent très similaire d’une série à une autre, on a vu apparaître ces dernières semaines une première salve de titres qui, dans leur ton, dans leur ambition, dans leur image, ne ressemblent à rien de ce que la maison a pu sortir ces dernières années. Je veux bien sûr parler de Gotham Academy, dont le 1er chapitre est sorti au début du mois, et de Batgirl #35 la semaine dernière, que sa nouvelle équipe créative a emmené dans une toute nouvelle direction.

Batgirl #35

Gail Simone écrivait le titre depuis le début des New 52, dans une atmosphère assez sombre du fait d’une volonté éditoriale, malgré son envie de proposer des histoires parfois plus légères. Avec le changement d’éditeurs, une autre équipe créative a pu proposer quelque chose de radicalement différent. Barbara Gordon a en effet quitté son quartier pour aller emménager dans une autre colocation à Burnside, qui semble être le quartier jeune, branché, et surtout complètement hipster de Gotham City. Après une soirée visiblement très arrosée dans son nouveau logement, elle réalise que plusieurs des participants n’arrivent plus à remettre la main sur leur smartphone, leur tablette ou leur portable. Voilà qui n’est pas très rassurant, surtout quand un certain site se gargarise de mettre en ligne des données volées…

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Ce qui marque en premier lieu, c’est le dessin. Babs Tarr s’éclate visiblement avec les looks de ses personnages, ce qui confère au titre une identité très forte. Le scénario aide, bien sûr, mais rien qu’à la façon dont les protagonistes bougent ou s’habillent, on sent qu’on lit quelque chose que les séries teen ou young adults ne réussissent pas toujours, c’est-à-dire mettre en scène les aventures d’une jeune femme qui se trouve être une super-héroïne, et non pas d’une super-héroïne juste un peu plus jeune que la moyenne. Ce n’est sans doute pas pour rien que le nouveau costume de Batgirl, signé Cameron Stewart, a complètement affolé la toile lorsqu’il a été dévoilé il y a quelques mois, engendrant des torrents de fanarts : il ressemble réellement à ce que Barbara pourrait se fabriquer (comme dans son Year One), contrairement au précédent. Quand les différentes colocataires sont habillées à l’aise en rentrant du boulot ou au réveil, on y croit aussi (d’autres dessinateurs se seraient contentés de dessiner un vague short et T-shirt mettant en avant leurs formes). Ainsi, on peut d’ores et déjà ranger ce run aux côtés de Scott Pilgrim ou Young Avengers par GillenMcKelvie, dans la catégorie « ces séries qui ont compris que les looks des personnages racontaient aux aussi une histoire ».

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Comme je le disais plus haut, l’histoire de ce premier chapitre, co-écrite par Brenden Fletcher et Cameron Stewart, contribue à rendre le titre très contemporain. Il y est en effet question d’appareils mobiles qui sont tout autant de boîtes à secrets, de scandale à base de donnés privées rendues publiques (il n’y a pas à aller chercher loin dans l’actualité pour en trouver un bon exemple), ou d’une app’ de rencontres que tout le quartier utilise. Autrement, la série avait fait les gros titres lorsque la précédente colocataire de Barbara lui révélait qu’elle était trans, et en un seul chapitre ce nouveau run coche aussi les cases L, G et B restantes. L’intrigue du vol des appareils est vite résolue (même si une menace plane toujours à la dernière case), mais on sent qu’avec ce chapitre, l’intention première des auteurs est moins de nous accrocher avec une intrigue haletante que d’établir clairement un ton, une identité. Ils réaffirment Barbara comme une jeune détective futée à la mémoire photographique, évoluant dans un univers où la gestion des personnages autres que masculinsblancshétérosexuels semble naturelle, et non poussive et forcée comme dans la majorité de la production super-héroïque.

Un début enthousiasmant à suivre, donc.

Gotham Academy #1

Olive, étudiante en deuxième année à l’académie de Gotham, vient d’être désignée marraine de Maps, une première année qui se trouve être la sœur de son ex-petit ami. Elle a pour charge de lui faire découvrir l’établissement, en évitant soigneusement l’aile nord. Officiellement, il y a eu un accident. Officieusement, elle serait hantée. Et puis il y a aussi ce truc arrivé cet été, dont Olive ne veut pas parler. Et ce lien avec Bruce Wayne…

Tout comme BatgirlGotham Academy a aussi une identité graphique très particulière qui tranche avec le « style maison » habituel de chez DC. Karl Kerschl dessine des personnages assez mignons et dont les traits sont assez épurés, tandis que le duo de coloristes travaille énormément le rendu des arrière-plans, et il y a de grandes chances que vous ralentissiez un moment votre lecture pour admirer la lumière d’un ciel ou les riches reflets des meubles d’une pièce.

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Au niveau de l’intrigue, co-écrite par le même Brenden Fletcher et Becky Cloonan, je serai un peu plus réservé que pour Batgirl cependant. Objectivement, cette histoire propose clairement quelque chose de différent, plus mignon et plus féminin que ce qui se fait chez DC.

Après, si on a par exemple englouti des tas de mangas lycéens avant d’attaquer ce titre, on aura peut-être une impression de déjà vu face à cette héroïne un peu angsty qui ne se sent pas à sa place au milieu des autres élèves et a l’impression que personne ne la comprend, ou en voyant ce qui semble être la pétasse en chef de l’école, entourée de ses suivants.

A l’annonce du titre, j’ai un peu pensé à Ms. Marvel chez la concurrence : à savoir qu’on nous propose un titre mettant en scène de tout nouveaux jeunes personnages avec leurs propres histoires, sauf qu’on les rattache à un univers existant pour accrocher et/ou rassurer un lectorat frileux quant aux nouvelles créations. Chez Marvel, Kamala est une fan de Carol Danvers qui a repris son ancien titre lorsque celle-ci est devenue Captain Marvel, ici l’héroïne a visiblement un lien avec Batman et apprend l’histoire des grandes familles de Gotham mais dans les deux cas, il ne s’agit pas de sidekicks ou de dérivés. La conséquence, c’est qu’on sait moins à quoi s’attendre en terme de développements et qu’il faudra sans doute un peu plus de chapitres pour savoir où l’équipe voudra en venir. Rendez-vous dans quelques épisodes sans doute, pour savoir comment tout cela évolue.

Et quelques autres sorties

On quitte Gotham, mais on reste dans les mêmes thèmes !

Sensation Comics feat. Wonder Woman #7 et #8

Dans le premier chapitre, Diana est une chanteuse de rock, meneuse du groupe Bullets and bracelets. Apparemment, réinventer des héroïnes de cette façon est dans l’air du temps, mais on ne va pas s’en plaindre car c’est quand même très très cool 🙂 Surtout dessiné par Marguerite Sauvage, dont le trait est – comme son nom ne l’indique pas – vraiment très doux, esthétique et épuré. Un peu comme chez Batgirl, cette dessinatrice qui travaille notamment avec plusieurs marques de luxe crée des personnages aux looks aussi crédibles que travaillés. L’intrigue est un peu légère, mais le chapitre est surtout l’occasion de voir l’héroïne se dresser contre des fans masculins un peu vulgaires voire un peu trop entreprenants. Cette piqûre de rappel féministe signée Sean E. Williams fait écho aux nombreux scandales qui éclatent régulièrement dans les univers geeks notamment, et rappelle qu’une femme habillée léger ne veut pas dire « on peut toucher » et encore moins « oui enfin bon, elle cherche hein ». Elle laissera sans doute froids ceux qui trouvent que les accusations de sexisme deviennent « redondantes [car] trop fréquentes » (ça ne s’invente pas), mais comme la série s’adresse clairement à tout le monde dont les plus jeunes, transmettre ce genre de message n’est jamais un mal.

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Dans le second, WW combat Ra’s Al Ghul avec Etta Candy, quand elle est rejointe par Deadman, le fantôme d’un ancien acrobate de cirque qui doit posséder les corps des vivants pour interagir avec eux. Lorsqu’il explique à Diana sa situation ainsi que sa mission de justicier, confiée par la déesse Rama Kushna, celle-ci a un peu de mal à accepter une autre croyance que la sienne en ce qui concerne les fantômes.
Ainsi, le scénario de Neil Kleid évite l’écueil de la moralisation : ce n’est pas l’héroïne qui éduque le lecteur quant à la tolérance, c’est elle-même qui reçoit cette leçon, et qui réalise que malgré ses qualités et son ouverture d’esprit, elle a encore à apprendre si elle veut être une ambassadrice des Amazones auprès du monde entier.

Silver Surfer #6

Dawn et le surfeur d’argent sont toujours en vadrouille dans l’espace, mais là où le second n’a plus vraiment besoin de se nourrir, sa passagère n’échappe pas à certains besoins physiologiques. Ou comment un arrêt sur une planète à la recherche d’une bonne glace se transforme en découverte d’une société à l’organisation très cartésienne. Un peu trop peut-être… Un peu comme le chapitre #8 de Sensation comics, cet épisode renoue avec les comics d’antan, en proposant de courtes histoires très accessibles et surtout très actuelles, là où les vrais très vieux comics ont parfois très mal vieilli, entre les couleurs criardes, la narration hors d’âge ou la présence de certains clichés qui saute aux yeux aujourd’hui. Une petite bouffée d’air frais au milieu d’arcs prévus pour les TPB et qui prennent leur temps, ou de « plans à long terme » qui oublient qu’on peut raconter énormément de choses en une vingtaine de pages.

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