[Review] Lazarus tome 1, par Rucka et Lark

D’après un rapport d’Oxfam International datant de mars dernier, les 67 personnes les plus riches du monde possèdent la même fortune cumulée que la moitié la plus pauvre de la population mondiale. Dans quelques années, la société Carlyle Capital Investment (fondée par la riche famille Carlyle) aura racheté Monsanto. Six ans plus tard et malgré les réserves de nombreux gouvernements, elle aura privatisé l’économie de la Grèce puis celle du Portugal, réussissant à les stabiliser. Encore quelques années plus tard, les 16 familles les plus riches du monde auront signé les accords de Macao, se substituant ainsi aux gouvernements pour ce qui est du contrôle des territoires. Bienvenue dans le monde de Lazarus.

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Forever est la dernière-née de la puissante famille Carlyle, et leur Lazarus. Virtuellement intuable et bénéficiant des tout derniers progrès de la science, elle est également programmée pour obéir aux ordres. Cela fait d’elle l’être le plus fiable de sa famille : le commandant, l’assassin, le messager par excellence. Au début de l’histoire, elle se retrouve à enquêter sur une affaire de trahison : quelqu’un de leur camp semble en effet de mèche avec une famille rivale. Les secrets qu’elle va découvrir pourraient bien faire voler en éclat l’image qu’elle a de son rôle et de sa famille…

Cette série n’est sans doute pas la première à avoir lieu dans un futur dystopique, mais elle apporte une certaine originalité. Tout d’abord, ce ne sont ni les extra-terrestres, ni les robots tueurs, ni les fascistes qui se sont emparés du monde, non, ce sont juste des gens avec énormément d’argent. De plus, le titre commence par nous présenter le point de vue des oppresseurs, et non des opprimés comme c’est le cas habituellement. Des oppresseurs qui nous ressemblent beaucoup, par ailleurs : à l’exception de leurs écrans qui sont plus perfectionnés que les autres, leurs vêtements, leur apparence de manière générale, l’intérieur de leurs multiples demeures… ont l’air tout à fait contemporains, pas du tout futuristes. Si on ajoute à ça le fait que le scénariste s’inspire directement des toutes dernières avancées de la science ou de problématiques très actuelles pour bâtir son récit, on obtient un monde assez glaçant par sa vraisemblance et sa proximité. On ne peut pas compter sur un évident décalage entre ce monde et le nôtre pour, par exemple, se rassurer sur le fait que ce n’est pas près d’arriver. Non, ça ressemble plutôt à demain.

A ce propos, il y a peut-être un certain effort à faire pour rentrer dans la série. Pas parce qu’elle est difficile d’accès (elle ne l’est pas) mais parce que quasiment personne n’est d’emblée sympathique ou attachant. A l’exception des deux Lazarus qu’on croise et qui, paradoxalement, ont l’air les plus humains du lot, tout le monde complote, cache des choses, se met des bâtons dans les roues… Quand Beth la scientifique n’observe sa sœur Forever qu’à travers un écran pour vérifier si toutes ses données sont correcte, ou quand Johanna l’appelle “le Lazarus” (comme dans “la créature”, “le robot” ou “le chien”) on sent bien toute la déshumanisation qui règne dans la famille Carlyle, et très certainement chez les autres riches familles de la série (est-ce qu’on attendait autre chose de gens qui ont privatisé le vivant ? je ne sais pas vraiment). Bref, si on cherche de la tendresse ou une lecture réconfortante pour se détendre après une grosse journée, ce n’est surtout pas vers Lazarus qu’il faut se tourner.

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Par contre, si on cherche un récit de qualité, on aurait tort de passer à côté. Une de mes bêtes noires actuelles par exemple, c’est la scène d’exposition. Le moment où l’auteur nous présente ses personnages, son univers, et qui s’il est mal négocié peut me sortir complètement de l’histoire, car à ce moment-là ça crève les yeux que ce ne sont plus les personnages qui parlent entre eux, mais l’auteur qui s’adresse directement à nous, et ce de façon extrêmement maladroite. Heureusement ce n’est absolument pas le cas ici. Chaque chapitre est assez dense, chaque dialogue, chaque scène nous apprend l’air de rien un petit quelque chose sur la situation du monde, sur la relation entre tel et tel personnage, et c’est au lecteur de relier les fils petit à petit. En un mot, le scénariste compte sur l’intelligence de ses lecteurs, et ça fait plaisir à voir (ce sera à vous de chercher la signification de la devise de la famille Carlyle si vous n’êtes pas spécialement calés en latin par exemple).

Aux dessins, on retrouve Michael Lark, qui avait déjà collaboré avec Greg Rucka et Ed Brubaker sur Gotham Central, et avec le second uniquement sur Daredevil. Son trait sobre, un peu froid, un peu sale et plutôt réaliste était d’ailleurs tout à fait adapté à ces récits urbains plutôt sombres et psychologiques. Ici l’action quitte Gotham ou New York pour s’installer dans des villas de luxe et des grands espaces désertiques, voire des bidonvilles où vivent les “déchets” (the waste), c’est-à-dire les millions de gens qui n’appartiennent pas aux grandes familles ou à leurs serfs, en d’autres termes le gros de la planète. Dans tous les cas le style de Lark colle bien à cette ambiance déshumanisée, d’autant plus menaçante qu’elle semble proche.

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Enfin, plus haut je parlais des avancées de la science ou de certains projets de loi dont Greg Rucka s’inspirait pour créer l’univers de Lazarus. Il en donne plusieurs liens sur le tumblr Family Carlyle, où figure aussi une chronologie des événements précédant ceux du premier chapitre, qui se trouve dans les single issues mais qui n’a pas été incluse dans le premier TPB, pour garder son prix le plus bas possible (les premiers TPB des séries Image sortent en effet à 9,99$, au lieu d’une quinzaine de dollars par la suite). Elle n’est absolument pas nécessaire à la compréhension de l’histoire, mais ça fait plaisir de voir le travail de vraisemblance dans la construction de l’univers (et ça prouve une fois de plus que Tumblr est the place to be en ce qui concerne les comics :P).

Le premier TPB, qui rassemble le premier arc en 4 chapitres, est donc paru en VO, et le 9e chapitre sort dans à peine quelques jours. Rien de prévu en VF, mais je ne doute pas que la série finisse par débarquer en francophonie vu ses qualités et le pedigree de ses créateurs.

Bonus : pour rester dans la thématique de Monsanto et de la privatisation du vivant, le documentaire La guerre des graines est encore disponible pour quelques jours en replay, et devrait ensuite se retrouver sur le blog du même nom.

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