[Review] Journey into Mystery, par Kieron Gillen

“On ne peut pas comprendre Young Avengers si on n’a pas lu Journey into Mystery avant !” est une remarque qui revient de temps en temps à propos du run de Kieron Gillen sur les jeunes vengeurs. En fait c’est pas vrai, mais comme ce “voyage dans le mystère” est récemment ressorti sous forme d’une intégrale en 2 volumes, c’était l’occasion de découvrir les pérégrinations du jeune Loki avant qu’il ne vienne semer la zizanie parmi les Young Avengers.

Journey into Mystery (que nous appellerons JiM) a connu différentes formules : initialement recueil d’histoires au parfum de mystère, il est devenu pendant longtemps le lieu de résidence de Thor et des asgardiens. Lorsque le dieu du tonnerre eut droit à sa propre série The mighty Thor, les rênes de JiM furent confiées à Kieron Gillen qui y conta les aventures de Kid Loki. Après avoir beaucoup intrigué, le maléfique dieu du mensonge s’était en effet arrangé pour décéder en échappant au destin des morts asgardiens. Au lieu d’aller en Hel pour l’éternité, il se réincarna sur Terre en un jeune garçon innocent. Ayant gardé sa personnalité, sa tendance à l’intrigue mais aucun des souvenirs du vieux Loki, cet All-new Loki NOW! allait peut-être pouvoir se racheter auprès de tous ceux qu’il avait trahis, changer leur opinion et peut-être… changer lui-même ?

Ce qui est tout d’abord remarquable dans ce run, c’est qu’arrivé à la fin, on réalise que Kieron Gillen savait dès le début où il allait. L’ensemble forme un tout extrêmement cohérent, et on se rend compte qu’aucun arc, aucun chapitre n’a été laissé au hasard. C’est d’autant plus incroyable que l’histoire commence par être un tie-in à l’event Fear itself, se termine par le crossover Everything burns avec la série The mighty Thor en étant entretemps passée par un crossover avec les New mutants, autrement dit des titres écrits par d’autres. Et pourtant, dans le dernier chapitre du run, la boucle est bouclée et tout prend sens. En parlant de ça, faut-il avoir lu Fear itself pour comprendre ce qu’il se passe ? Non. L’event en lui-même est assez mauvais et se résume à peu de choses : le Serpent, le dieu de la peur asgardien, est libéré de sa prison et terrorise le monde. Une ancienne prophétie dit que Thor le vaincra, avant de faire 9 pas et de succomber à son tour. Et c’est exactement ce qu’il se passe. Voilà.

Le début de l’histoire nous invite donc à suivre Kid Loki, qui a bien compris que cette prophétie est plus un désir qu’une réalité, et qu’il faut bien que quelqu’un s’affaire en coulisse pour que Thor ait ne serait-ce que la moindre chance de vaincre le Serpent. De petite trahison en gros coup fourré, il nous emmène d’Asgard à Midgard en passant par Hel, les limbes et d’autres mondes encore. Le lecteur habitué des titres asgardiens s’y retrouvera certainement sans peine, par contre un nouveau lecteur sera sans doute un peu déstabilisé. N’ayez crainte, toutes les informations importantes sont rappelées, mais cela fait beaucoup à ingérer d’un seul coup (de toute façon, arrivé à la fin vous relirez tout depuis le début pour comprendre comment tout se rejoint petit à petit et repérer les indices qui annonçaient subtilement les révélations finales)(honnêtement par contre je n’ai toujours pas compris combien il y avait de mondes des morts dans l’univers Marvel).

Une fois cette intrigue résolue, Kid Loki se retrouve confronté aux Fear lords et notamment à Nightmare, qui compte bien capitaliser sur toute la peur qu’a répandue le Serpent pendant les événements de Fear itself, le tout dans une atmosphère très Sandman. Gillen s’en inspire peut-être même un peu trop dans cet arc : un être blême spécialiste des mauvais rêves – dont l’apparence est antérieure à celle du marchand de sable de Gaiman cependant – des humains qui refusent de se réveiller, une sorte de vortex qui menace le monde logé dans la tête de quelqu’un… Tout cela rappellera sans doute des souvenirs aux lecteurs de l’œuvre de Gaiman. Toute comme la question de la mort et du changement, également en filigrane du run. L’arc avec les New mutants est ensuite l’occasion de découvrir ou de recroiser Cypher et Warlock, qu’on retrouve actuellement dans All-new X-Factor, dessinés par le même Carmine Di Giandomenico. Celui des Manchester Gods nous invite dans l’otherworld britannique où l’on recroise avec plaisir Captain Britain au milieu de quelques légendes arthuréennes, et enfin le crossover Everything burns porte bien son nom : tout brûle, littéralement, mais c’est aussi le moment où certaines trahisons de Loki se retournent contre lui et menacent de faire s’écrouler son monde…

Si vous aimez le style de Gillen, vous retrouverez avec plaisir toutes ses qualités dans ce run, et aussi malheureusement certains défauts. Dans les qualités, on compte une maîtrise exquise de la langue (ce qui tombe bien étant donné que la narration est extrêmement bavarde), un humour très fin, un récit féministe, un héros très jeune au taquet sur les nouvelles technologies, ce qui clashe délicieusement avec les vieux guerriers d’Asgard et avec le ton qu’on s’attend généralement à trouver dans un récit de fantasy, et enfin un propos intelligent qui se caractérise notamment par une tendance au meta : un personnage féminin sans personnalité, en colère d’avoir été écrite comme un cliché ; une “maison” qui l’emporte sur ses héros, promettant le changement pour n’en donner que l’illusion… le second niveau de lecture de ces éléments du récit est par exemple assez évident. Même une distribution de chiots lors d’un épisode de Noël tout mignon est l’occasion d’un parallèle entre Kid Loki et celui de la portée dont personne ne veut.

Les défauts de l’histoire sont quant à eux le côté face de ses qualités, leur ombre portée. Comme dans Young Avengers par la suite, Gillen se désintéresse des scènes d’action bourrines. Parfois brièvement mentionnées, parfois complètement occultées, elles sont souvent mises de côté pour mieux s’intéresser à ce qui se trame derrière, aux dialogues et aux jeux de l’esprit, ce qui donne des chapitres assez denses. Comme le lui fait remarquer son oiseau de compagnie, Loki n’est pas Thor, ni même un super-héros. Ce n’est pas dans le déferlement d’action qu’il est le plus à l’aise, mais dans le complot, dans la solution inattendue sortie tout droit de derrière les fagots. D’un côté on est toujours surpris (ce qui est bien), d’un autre comme on ne sait pas à quoi s’attendre si ce n’est à tout, il n’y a pas vraiment de suspense. On se doute que Loki va arriver à s’en sortir la plupart du temps, mais on ne peut pas vraiment anticiper quoi que ce soit, de fait on se laisse juste porter par un récit certes très riche, mais qui manque un peu de respirations. On ne retient pas son souffle, on n’est pas tenu en haleine ou soulagé que la pression retombe enfin : non, tout se déroule suivant un rythme paradoxalement assez égal, assez linéaire.

Mais donc, fallait-il avoir lu Journey into Mystery pour comprendre Young Avengers ? Non. Si on a le choix, c’est mieux de commencer par JiM car YA puis Loki: Agent of Asgard révèlent certains événements de la fin, mais la complexité de YA vient surtout du récit lui-même, dont la construction est plus compliquée qu’il n’y paraît. Avoir lu JiM au préalable permet de se douter de certaines choses avant les autres, mais c’est à peu près tout.

Je recommande donc Journey into Mystery aux amateurs de fantasy, d’humour fin et de récits intelligents qui poussent à la réflexion grâce à leurs différents niveaux de lecture (bref, aux personnes de goût). Les blasés des séries qui ont lu trop d’histoires se terminant en queue de poisson auront également le plaisir de découvrir un récit maîtrisé de bout en bout où – on ne sait pas trop comment – le scénariste a réussi à naviguer entre les contraintes des comics de super-héros pour offrir une histoire parfaitement bien ficelée. Les amoureux de l’action et des récits qui vont à cent à l’heure resteront sans doute un peu sur leur faim par contre.

TL;DR : lisez-le pour les prises de bec entre Leah et Kid Loki.

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