[Review] Essex County, par Jeff Lemire

Le nom de Jeff Lemire n’est sans doute pas inconnu des lecteurs de comics DC. Il écrit en ce moment les aventures de la Justice League United (dans un arc intitulé Justice League Canada, comme son pays natal) et auparavant on l’a vu écrire Animal Man, réconcilier les lecteurs et les critiques avec Green Arrow et s’occuper un moment de la destinée de la Justice League Dark. Mais ce n’est pas qu’un scénariste de comics de super-héros, c’est aussi un auteur de BD complet, dont Essex County est l’une des premières œuvres.

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La première surprise vient du trait. Quand on est habitué aux corps idéalisés des super-héros, c’est presque un choc de voir le nom de l’auteur associé à un graphisme beaucoup plus brut. On est face à un noir et blanc qui ne cherche pas l’esthétisme, ses personnages ont des tronches, et si on ne referme pas l’ouvrage au bout de quelques pages en se disant “c’est moche”, on réalise que ce style est tout à fait adapté aux personnages qu’il met en scène.

Le récit par commence par raconter la vie toute simple d’un jeune garçon qui vit dans une ferme, dans le rural comté d’Essex, et dont la grande passion est la lecture et l’écriture de comics. Sorti de l’école, son monde se limite à la ferme de son oncle et à la station-service où il achète régulièrement ses bandes dessinées, et dont le gérant l’accompagne dans ses jeux à la crique pas loin. Par la suite, l’auteur jongle avec les époques et nous fait découvrir l’arbre généalogique des familles du coin, qui possèdent certains points communs. Beaucoup d’hommes un peu abîmés par la vie, de grands enfants livrés à eux-mêmes pour la plupart, qui ne savent pas toujours bien s’y prendre pour communiquer avec leur entourage et se heurtent souvent à une certaine solitude. Le sport pourtant les rassemble : la boxe un peu, le hockey beaucoup plus, que ce soit via des matches qu’on regarde en famille devant la télé, quand on ne va pas tenter sa chance en tant que professionnel à Toronto. Et au milieu d’eux, une femme, une infirmière, essaie de rétablir la communication entre ces gaillards un peu bourrus, de faire en sorte que les choses importantes soient dites avant qu’il ne soit trop tard.

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C’est donc à une œuvre toute en sobriété qu’on a affaire, l’économie de mots choisie par l’auteur permettant de faire affleurer les non-dits, les regrets, le désarroi, mais aussi l’attachement sincère qu’on ne sait pas trop comment exprimer, tous ces sentiments qu’il faut aller chercher sous la surface, derrière les faciès mal dégrossis. Tout ce petit monde maladroit devient mine de rien très attachant, et l’ensemble est écrit avec une telle sensibilité que je recommanderais surtout la lecture d’Essex County à ceux qui jusqu’ici n’aimaient pas vraiment Jeff Lemire (genre : moi)(ceux qui l’aimaient déjà bien ont le droit aussi, hein). Jusqu’ici ses scénarios de comics de super-héros m’ont paru vraiment génériques, voire truffés de moments peu cohérents dans Green Arrow et Justice League United. Ici c’est tout l’inverse : comme l’auteur a grandi dans une petite ville rurale du comté d’Essex, on sent qu’il y a injecté son vécu, qu’il sait profondément de quoi il parle. D’ailleurs, il y a sans doute des morceaux de lui dans Lester, le jeune garçon du début un peu renfermé et fan de comics.

Enfin, cette fois-ci, pas besoin de lire la VO pour découvrir l’existence douce-amère des agriculteurs de l’Essex : le titre est disponible en francophonie aux éditions Futuropolis pour 28 €.

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