[Review] Daredevil, le film (VF, director’s cut)

Résumé : Avocat le jour, super-héros la nuit, Matt Murdock possède une ouïe, un odorat, une force et une agilité incroyablement développés. Bien qu’il soit aveugle, son sens radar lui permet de se diriger et d’éviter le moindre obstacle. Inlassablement, cet être torturé arpente les rues de New York à la poursuite de criminels en tout genre qu’il ne peut punir au tribunal.
Daredevil aura à affronter Kingpin, alias Le Caïd, qui dirige d’une main de fer la mafia new-yorkaise, ainsi que son homme de main Bullseye, alias Le Tireur.

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Daredevil n’est pas le héros Marvel le plus connu, mais il a eu la chance que de très bons auteurs l’accompagnent au fil des années. On retiendra notamment Frank Miller à ses débuts, David Mack et ses aquarelles oniriques, Brian Bendis et ses excellents dialogues, Ed Brubaker et son style polar caractéristique ou encore Mark Waid dans des histoires faussement légères. Bref, un héros dont la discrétion est souvent inversement proportionnelle à la qualité de ses aventures.

Leur adaptation en film en 2003 est par contre unanimement reconnue pour être un gros ratage. De mon côté, ça faisait des années que j’hésitais à le regarder. C’est peut-être le fait d’avoir vu le film Thor récemment qui m’a fait me dire que ça ne pouvait pas être si pourri que ça. Au pire un peu embarrassant, un peu inoffensif, comme les aventures du dieu nordique.

Oh mon dieu. Si si, ça l’est.

Le film s’ouvre sur une scène qui fait très couverture de comics : perché en haut d’une église, Daredevil enserre une croix, tandis que les gouttes de son sang tombent jusque sur le sol de l’église. Aïe, ça commence mal : il s’agit d’un clin d’œil à une couverture de Guardian Devil, le (mauvais) run de Kevin Smith sur le personnage. Une sombre histoire de bébé qui est potentiellement l’antéchrist sur fond d’allusions chrétiennes absolument lourdingues, là où la plupart des auteurs sus-mentionnés ont brillé par leur finesse.

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Et de la finesse, c’est vraiment ce qui manque à cette adaptation sur grand écran. Produite en 2003 par la Fox, elle n’a pas bénéficié la tendance actuelle à créer des univers cinématographiques partagés, où on ne cherche pas à sortir “un film sur un super-héros” mais à déployer progressivement tout un univers, histoire par histoire, sans griller toutes ses cartouches d’un coup. A l’inverse, les scénaristes du film ont visiblement essayé de faire tenir en 2h12 tout un tas d’éléments marquants du comics, tels que le Caïd, le fameux affrontement entre Bullseye et Elektra (You’re pretty good, but me… I’m magic), la religion de Matt… pour aboutir à un ensemble grotesque et peu cohérent.

Comment caractériser rapidement plusieurs personnages dans un laps de temps très court quand on est un mauvais scénariste ? Eh bien c’est très simple, on prend un des traits principaux de chaque personnage, on le déforme un peu, on l’amplifie limite jusqu’à la caricature et tadaa ! Voilà comment le gentil Foggy Nelson devient un gros balourd, comment le torturé Matt Murdock devient un héros pseudo-dark qui se la raconte et comment la ninja Elektra Natchios se transforme en une jolie caucasienne n’ayant plus rien de grec ou d’athlétique. Ah, elle possède même la qualité principale de toute héroïne de comics lambda : elle est beeeelle.

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Plusieurs personnages sont même complètement incohérents, comme Daredevil qui jette un violeur sous un train après que la cour ne l’a pas reconnu coupable (au secours), Matt Murdock qui menace directement un suspect dans sa voiture (une identité secrète ? quelle identité secrète ?), ou qui tantôt en fait beaucoup trop en aveugle maladroit, tantôt se la pète carrément en face des mêmes personnes. De manière générale, l’homme sans peur est devenu un gros crâneur qui défonce des gens sur du gros rock bourrin, avec quelque touches d’Evanescence pour les passages plus calmes. Oui oui, Evanescence. Bon j’avoue que ça m’a fait plaisir de réentendre le début de My immortal, mais Bring me to life… Ce morceau résume tellement l’atmosphère du film et une certaine vision du dark que c’en est gênant.

On sent aussi que les scénaristes ont voulu donner des réponses à des questions qui ne se posaient pas forcément : comment Daredevil a-t-il maîtrisé ses pouvoirs ? (bon OK, un maître ninja ce n’était peut-être pas assez “réaliste” pour une adaptation ciné, mais un gamin qui devient un maître combattant en s’entraînant tout seul sur les toits euh…). Où garde-t-il ses costumes et ses billy clubs de rechange ? (dans une “daredevil-cave” possédant une baignoire-cercueil, oui bien sûr oui)

J’avoue qu’il m’avait fallu pas mal de temps pour me mettre à la version papier, à l’époque. Là où certains super-héros protègent la Terre voire l’univers, certains protègent leur ville comme Spider-Man, et Daredevil protège… son quartier de Hell’s Kitchen. Ca manque un peu d’envergure pour un justicier, non ? En plus sa série tourne avec un cast très réduit composé de gens foncièrement bons (avec des défauts comme tout le monde, mais compétents et attentifs à leur prochain) : Matt Murdock et son associé Foggy, l’amour du moment de Matt, et puis c’est à peu près tout. Éventuellement Ben Urich et quelques super-héros de passage (la plupart des héros Marvel sont basés à New York) et bien sûr des super-vilains, mais voilà. Qu’est-ce qu’on peut bien raconter avec aussi peu d’éléments ? Eh bien, plein de choses : ce sont leurs relations, leurs manquements, en un mot leur psychologie qui fait tout le sel de leurs aventures. Pas mal d’ennemis de Daredevil ont d’ailleurs essayé de le détruire moralement, bien plus que physiquement.

L’équipe du film est partie sur une toute autre vision du “récit adulte” : sombre, violente et parsemée d’allusions religieuses (un fervent chrétien qui se fait appeler le diable rouge ou le démon gardien et qui officie à Hell’s kitchen, comme c’est torturé). Un peu trop sombre d’ailleurs : perdues dans le bleu nuit, les scènes d’action en deviennent peu claires ; la représentation visuelle du sens radar du héros n’est quant à elle pas aussi compréhensible que ce qu’a fait Paolo Rivera dans le run actuel de Mark Waid, même si elle permet deux belles scènes avec le visage d’Elektra sous la pluie.

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Trop claaasse le symbole de Daredevil à allumer soi-même en lettres de feu.

Après tout, pourquoi pas : l’intérêt d’une adaptation, c’est parfois aussi de poser un regard différent sur l’histoire dont elle s’inspire. Mais ici c’est raté, la faute à trop d’incohérences et d’exagérations. Et encore je parle de la version director’s cut ; après m’être renseigné sur les scènes supplémentaires qu’elle contient, je n’ose même pas imaginer à quel point le film tel qu’il est sorti en salles a dû paraître décousu.

Pour finir, rappelons qu’il y a un peu moins d’un an, les droits d’exploitation du personnage sont revenu dans le giron de Marvel Studios, qui a depuis annoncé plusieurs séries sur Netflix mettant en scène des héros urbains de la Maison des Idées : Jessica Jones <3, Luke Cage, Danny Rand aka Iron Fist et Daredevil. Espérons que ce nouveau cru sera bien meilleur que l’ancien.

Note : au début du film, il est fait référence à plusieurs auteurs et/ou dessinateurs ayant marqué le personnage de leur empreinte : Bendis, Miller, Mack, John Romita et Quesada. Le dernier fait référence à Joe Quesada, ayant dessiné l’arc Guardian Devil et étant surtout l’éditeur de Marvel Knights, le label sous lequel paraissait Daredevil à l’époque. Il est à présent Chief Creative Officer chez Marvel. John Romita Jr a quant à lui dessiné pas mal de chapitres de la série, sur des scripts de Frank Miller et d’Ann Nocenti principalement.

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