[Review] Daredevil: Dark nights (VO)

Dark nights est une mini-série en 8 chapitres parus entre juin 2013 et janvier 2014 et qui est sortie en TPB il y a quelques jours. Je dis mini-série mais on pourrait aussi parler d’anthologie car elle rassemble 3 histoires d’auteurs et de styles complètement différents, débutant dans une atmosphère plutôt sombre et sérieuse pour s’achever dans la légèreté sous le soleil de Miami.

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Angels Unaware (chapitres 1 à 3)

New York est paralysée par une tempête de neige si puissante qu’elle en dérègle même le sens radar de Matt Murdock, qui se fait allonger par une bande de voyous sans envergure. A l’hôpital, il apprend que l’hélicoptère transportant le greffon destiné à sauver une petite fille s’est perdu dans la tempête : cela ne lui laisse que quelques heures pour braver les éléments avant que le cœur dont a besoin Hannah ne cesse de battre.

Lee Weeks, qui signe à la fois le scénario et les dessins, n’est pas un petit nouveau dans l’industrie : il y a environ 20 ans, il avait déjà signé les dessins de l’arc Last Rites du même Daredevil. Et si ce n’est la colorisation sobre mais actuelle, on aurait facilement l’impression d’ouvrir un numéro au parfum désuet d’il y a 20-30 ans. Un qui aurait un peu pris la poussière, dont certaines maladresses font sourire mais dont les mécaniques restent toujours aussi efficaces.

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Maladresses car l’auteur insiste peut-être un peu trop sur la détermination de son héros. Matt Murdock qui entend distinctement toutes les conversations alentours, même lorsqu’elles ont lieu 5 étages au-dessus, qui survit à la tempête, à l’eau glacée et à de multiples contusions, ce n’est plus Daredevil là, c’est carrément Superman. Idem pour les multiples allusions très appuyées à la religion de Matt : après qu’il s’est endormi sur une Bible la croix à la main, ce sont des versets qui viennent ponctuer les chapitres.

Let brotherly love continue. Be not forgetful to entertain strangers: for thereby some have entertained angels unawares.

Et que dire de la famille qui “sacrifie” son seul fils victime d’un accident pour que, grâce au don d’organe, ce soit une autre fille qui vive ? La couverture du chapitre 2 me rappelle également ces images ou figurines où Daredevil enserre une croix. Je ne sais pas si c’est parce qu’en Occident on baigne depuis toujours dans une morale judéo-chrétienne ou si c’est parce que l’Église est plus souvent synonyme de passéisme que d’héroïsme, mais j’ai toujours un peu de mal avec la façon dont la chrétienté de Matt est soulignée. Elle paraît toujours un peu à côté de la plaque, un peu too much. Surtout que comme beaucoup de ses collègues en slip, Matt Murdock a eu son lot de tragédies pour le motiver à devenir un héros ; pas besoin de rajouter en plus de tout ça la charité chrétienne pour expliquer qu’il aille risquer sa vie pour une petite fille dont il ne connaît que le prénom.

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Cependant, même si au fond de soi on sait que Daredevil réussira à sauver la petite Hannah, on tremble avec les parents lorsque l’heure tourne et que DD n’est toujours pas là, on se demande comment l’équipe médicale garde confiance en un héros vraiment mal parti, si le père ne va pas tout faire rater et si Matt ne sera pas victime d’un imprévu de trop. La narration extrêmement introspective n’y est pas étrangère, et pas une seule touche d’humour ne vient rompre la tension dramatique à partir du moment où DD part braver les éléments. Lorsque l’ouïe exceptionnelle de Daredevil lui rappelle qu’il ne peut pas sauver tout le monde et que le dévouement de l’équipe médicale fait d’eux des héros au quotidien, on flirte presque avec le bon sentiment, mais ça marche.

En résumé donc, une histoire très classique dans sa construction mais bien exécutée, et qui s’appuie sur certaines valeurs un peu désuètes mais qui n’ont pas cessé d’être vraies pour autant.

A man named Buggit (chapitres 4 et 5)

Changement d’ambiance avec ce deuxième récit. La présence de Kirsten McDuffie et la représentation du sens radar de DD façon Paolo Rivera nous indiquent immédiatement qu’il se déroule pendant le run actuel de Mark Waid, là où le premier nous ramenait plutôt à la période Frank Miller. Même le lettrage de Clayton Clowes se met au diapason : alors qu’il reprenait les codes des vieux comics chez Lee Weeks, ici il devient identique à celui des derniers chapitres de Daredevil.

Dans cette histoire – et comme c’est souvent le cas – Matt Murdock a accepté de défendre un homme que tout accuse d’un meurtre mais dont il sait l’innocence. Il ne reste plus qu’à la prouver, quand soudain un curieux personnage vient en aide à l’accusé, au risque de faire plus de mal que de bien…

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Si la caractérisation de Lee Weeks faisait la part belle à la détermination de Matt et à son côté torturé, David Lapham écrit et dessine un héros qui a retrouvé son sens de l’humour et se livre à une course-poursuite un peu rocambolesque à travers New York. On y croise brièvement quelques Avengers aux prises avec un monstre géant qui ravage la ville, un vilain de troisième classe, Matt flirte même avec les demoiselles de passage… En apparence un récit très léger, ce qui n’exclut pas certaines tragédies et met le héros face à ses limites : face à une situation finalement assez complexe, il n’a pas à lui tout seul la capacité de faire en sorte que l’histoire se termine bien.

J’aime beaucoup le travail de Mark Waid sur la série donc je suis sans doute assez partial face à un récit qui s’en inspire énormément, mais c’est clairement celui-ci que je préfère entre les trois. Lapham n’a peut-être pas la maîtrise de Paolo Rivera et de Chris Samnee mais il propose tout de même un dessin agréable, et surtout une caractérisation des personnages excellente. J’avoue également que les histoires faussement légères et qui finissent par révéler plusieurs nuances de gris ont facilement ma préférence, et celle-ci en fait partie.

In the name of the king (chapitre 6 à 8)

Troisième et dernière histoire, cette fois-ci écrite par Jimmy Palmiotti alias M. Amanda Conner (sa femme signe d’ailleurs les couvertures) et dessinée par Thony Silas. Matt accompagne à Miami le témoin d’un meurtre perpétré par un magnat de la drogue en attendant le procès, où il rencontre par hasard la pétulante Misty Knight. Lorsque l’agent du FBI chargé de leur protection est assassiné et le témoin enlevé, l’aide de Misty et de son réseau ne sera pas de trop pour sauver ce témoin avant qu’il ne soit trop tard.

Autant les deux premiers récits nous donnaient à voir deux interprétations très différentes mais complémentaires de Daredevil, autant là… j’ai pas compris. L’histoire n’est pas inintéressante mais souffre de quelques raccourcis malheureux, d’une caractérisation des personnages complètement à côté de la plaque et surtout de gros clichés qui font tache.

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Misty Knight semble n’être là que pour exhiber ses formes généreuses en bikini, en petite tenue moulante ou en robe de soirée tout aussi décolletée. Elle et Matt flirtent ouvertement et de façon vraiment appuyée, et si on rajoute les célèbres poses “je montre mes fesses et mes seins en même temps” on a surtout l’impression d’un enchaînement de clichés sexistes. Pourtant Misty montre clairement qu’elle n’a rien à prouver à Matt dès qu’il s’agit de se castagner ou de mettre en œuvre un plan, a priori ce serait donc une femme forte qui n’a juste pas honte de son corps. Mais s’il n’y a rien d’incohérent à s’habiller de façon légère sous le soleil de Miami, quand le héros est couvert de la tête aux pieds alors que sa coéquipière est souvent dévêtue, on commence à se poser des questions sur le parti pris des auteurs.

Dans X-men #38 et #39 parus fin 2012, Daredevil apparaissait aux côtés de Domino pour un team up sans grande prétention mais très fun. Comme ici, on retrouvait un Matt flirtant volontiers avec sa coéquipière sexy mais on reconnaissait quand même les personnages, ce qui n’est plus du tout le cas ici.

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Au final, un recueil plutôt sympa pour les amateurs de Daredevil, qui permet de se rendre compte de l’évolution du personnage ces dernières années, en mettant en valeur ses côtés les plus torturés comme les moins sérieux : quand il se jette à corps perdu dans le danger, que ce soit par audace, par envie d’impressionner ou par détermination, Daredevil reste l’homme sans peur. Reste juste cette dernière histoire qui montre ce qui se fait de moins inspiré voire de malsain dans le comic pop-corn, et dont on se serait bien passé.

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