Comment le fonctionnement abscons des comics entrave l’émergence de nouveautés

Comics : pitch, TPB... qu'est-ce que c'est ?

Militantisme et culpabilisation

She-Hulk

Si vous lisez en TPB, vous faites ce qu’on appelle du trade-waiting. Littéralement, vous pourriez vous procurer les singles issues mais vous préférez attendre la sortie des recueils.

C’EST DE VOTRE FAUTE SI LA DERNIÈRE SÉRIE SHE-HULK A ÉTÉ ANNULÉE !

Plus sérieusement, le premier tome de la série était en effet disponible en VO en comic shops le 8 octobre 2014, mais dispo sur Amazon et en librairie à partir du 21 uniquement. Or c’est le 21 que la nouvelle de l’annulation est tombée. Si vous attendiez la sortie du tome 1 sur Amazon ou en librairie pour le feuilleter, attendre des avis dessus etc. (un truc dingue donc) vous arriviez à un point de la chaîne où le sort de la série était déjà scellé.

L’exemple et la réaction peuvent paraître extrêmes, mais c’est souvent ce qui arrive lorsqu’une série aux faibles ventes est annulée : les fans et parfois l’auteur peuvent dire aux lecteurs que tout cela arrive parce qu’ils attendaient les TPB, comme Peter David suite à l’arrêt d’All-New X-Factor :

Non, je ne suis pas fâché. J’ai simplement énoncé une vérité. Certains titres sont considérés comme des achats obligés chaque mois, tandis que pour d’autres c’est « je peux attendre le TPB », or raisonner comme ceci entraîne l’annulation des titres. C’est un fait. Maintenant si ça énerve les gens que je dise la vérité, eh bien allez-y. Je n’en ai vraiment rien à faire.

D’autres industries chercheront à vous faire culpabiliser parce que vous piratez une oeuvre, celle des comics vous reprochera un achat légal… parce que ce n’était pas « le meilleur ».

Et si vous achetez en single issues, on vous posera peut-être la question : « OUI MAIS EST-CE QUE TU PRÉCOMMANDES ? »

Comme on l’a vu plus haut, les précommandes des single issues sont le meilleur moyen de dire à un éditeur qu’il y a un public qui attend une série (donc de la garder en vie le plus longtemps possible) et facilitent la vie à tout le monde : les lecteurs sont assurés d’avoir leur exemplaire, les revendeurs savent mieux quelle quantité commander et les éditeurs quelle quantité imprimer.

Sur Twitter, le scénariste Steve Orlando (Midnighter) racontait même que la structure de paiement des recettes des chapitres numériques et des tomes reliés ne permettait généralement pas de sauver une série souffrant de faibles ventes en single issues papier dès le début. Dans un article de SKTCHD, certains créateurs précisent en effet que les recettes du numérique leur arrivent sous la forme d’un chèque… deux fois par an.

Malheureusement :

  • Tout le monde n’a pas 3 ou 4 dollars à mettre dans un chapitre de 20 pages lu en quelques minutes (les recueils sont en effet plus économiques).
  • Tout le monde n’apprécie pas forcément de lire une histoire morcelée en tout petits bouts.
  • Tout le monde n’a pas le réflexe de précommander des chapitres ou de s’abonner à une série auprès de son revendeur (la plupart des lecteurs ne le font pas).
  • Les créateurs, qui souffrent des imperfections du système comme tout le monde, sensibilisent énormément leurs lecteurs à l’importance de la précommande sur les réseaux sociaux, mais tout le monde n’est pas fan au point de les suivre sur Facebook/Twitter/Tumblr.
Informations de précommandes pour Batgirl #35

Cameron Stewart, un des co-scénaristes actuels de Batgirl, avait mis en ligne ce court strip invitant les lecteurs intéressés à précommander le chapitre #35, qui marquait l’arrivée de la fameuse « Batgirl de Burnside ».

De plus, à cette culpabilisation se mélange parfois un certain militantisme, une certaine récupération.

Prenons l’exemple de Midnighter, une des seules séries solo de super-héros avec un héros gay. Le premier chapitre a été sollicité en mars 2015 et est sorti début juin, tandis que le premier tome (qui rassemble les chapitres #1 à #7) sort ce mois-ci, en février 2016. Il se sera donc écoulé un an entre l’annonce de la série (c’est-à-dire l’ouverture des précommandes du chapitre #1) et la disponibilité du premier tome en librairie, un an pendant lequel le titre aura connu des ventes très faibles en single issues papier. Les rumeurs d’annulation vont d’ailleurs déjà bon train : comme pour She-Hulk, il est possible que la série n’ait déjà plus d’avenir alors que les lecteurs de TPB n’ont pas encore eu le premier tome entre les mains.

Midnighter #1

Si vous n’avez pas encore acheté cette série, les partisans de la diversité vous reprocheront peut-être de ne pas avoir soutenu une série avec un personnage LGBTQ. Oui parce qu’il ne s’agit plus de lire un titre parce qu’on l’aime bien, il s’agit de le soutenir pour faire passer un message (qui est visiblement « je suis gay/noir/une femme, je vais donc acheter n’importe quoi avec un gay/un noir/une femme même si c’est pourri » – heureusement Midnighter est excellent, mais bon).

Quant au lectorat que ça dérange que Thor soit une femme ou que Iceman des X-men ait récemment fait son coming out, il verra ici une preuve que les éditeurs n’ont pas à écouter une « minorité bruyante », qui exige plus de diversité dans les comics mais sans les acheter. En zappant allègrement le fait qu’une partie du lectorat (ceux qui lisent en TPB) n’a toujours pas eu accès au titre.

 

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6 commentaires

  1. Je me souviens que Days of Future Past m’avait surpris, lorsque je l’avais lu : l’histoire est très courte, le TPB s’intéresse plus à Nightcrawler et à ses origines familiales.

    Un petit détail à rajouter à ton excellent article : il n’est pas rare que les éditeurs espacent sciemment la sortie entre le premier et le second TPB d’une série, espérant que l’impatience poussera les lecteurs à se lancer dans les single issues faute de mieux. J’adore…

    Pour ma part, je ne lis que des TPB, l’habitude du système de publication français aujourd’hui avant tout basé sur les albums. Ce qui, en réalité, pose problème : lorsque j’ai déménagé en UK, j’ai immédiatement repéré le comic book shop local, mais j’ai très vite déchanté ; il ne propose (presque) que des single issues ! Pour moi qui ne lit que du TPB, c’était très décevant. Au début, j’essayais de lui commander, de faire marcher le petit commerce comme dirait l’autre, mais il lui fallait un temps infini pour les recevoir… J’ai fini par ne passer que par la vente en ligne, et je ne vais plus en boutique. Triste.

    1. Coucou ! 🙂

      Ca se fait encore d’espacer les TPB ? o_o J’avoue que je n’ai pas regardé pour TOUS les éditeurs, mais j’ai l’impression qu’ils comprennent globalement que le public qui lit en singles n’est pas nécessairement le même que celui qui lit en TPB et qu’on ne convertit pas l’un en l’autre comme ça, qu’il y a plutôt intérêt à ce qu’aucun n’attende plus que de raison.

      Sinon, même en France j’avoue que j’ai été surpris niveau TPB. D’habitude je vais au Pulp’s de la rue Dante à Paris qui a toujours une bonne collection de TPB donc je n’ai pas de problème à trouver celui que je cherche, par contre la fois où j’ai été essayé plusieurs autres boutiques parisiennes pour en chercher un particulièrement introuvable j’ai… vu la différence. Après je comprends les vendeurs : ça prend de la place (et ce n’est peut-être pas ce qui part le plus).

      Et même chez Pulp’s, les rares fois où j’ai commandé un TPB chez un petit éditeur, il a mis très longtemps à arriver. Le pré-commander avant sa sortie aurait sans doute permis de l’avoir immédiatement, mais je n’ai pas vraiment ce réflexe, et puis des fois on n’entend parler d’une série que bien après sa sortie~

  2. Woh ! Je n’avais pas vu que ton blog avait repris ! Bonne nouvelle ! Et très bon article, très intéressant, comme d’habitude !

    Mais du coup, les ventes numériques d’un titre peuvent quand même l’aider à s’en sortir ou pas ? Où il n’y a que les préco Diamond qui comptent ?

    Parce que pour ma part j’achète tous mes singles issues en numérique. Et j’achète surtout des single issues sur les titres Marvel/DC, parce qu’il y a toujours une forte actualité sur ces titres, des changements de statut-quo, des révélations, des risques de se faire spoiler sur les sites de news et j’ai envie de savoir tout de suite. Alors que c’est vrai que sur les titres indés, même sur les titres que j’adore, je suis souvent moins pressé de connaître la suite et lire tout d’un coup dans un recueil physique est souvent plus agréable. Du coup je lis les premiers numéros en single issues et j’attends ensuite. Et vu que je n’ai pas de comics shop près de chez moi et que je ne trouve pas la qualité d’édition des TP VO très intéressante (avec leur couverture souple qui se courbe facilement et un papier tout fin digne d’un magazine), j’attends la version VF.

    Je pense que pas mal de séries indés (voire même certaines séries super-héroïques qui évoluent dans leur coin loins des events) bénéficieraient d’une sortie uniquement en TP, mais les singles issues semblent être utile pour occuper l’espace médiatique et faire parler des titres régulièrement, là où j’ai l’impression que la plupart des graphics novels (sauf les Earth One de chez DC grosso modo) n’ont pas trop de vie médiatique.

    1. Coucou, ravi de te revoir ! 🙂

      Oui, j’ai fait un petit burnout à un moment et me suis vraiment remis au blog au début de l’année :/

      J’achète mes singles en numérique pour exactement les mêmes raisons que toi, du coup j’étais déçu d’apprendre qu’en fait ils ne « comptaient » pas autant que les chapitres papier précommandés, pour aider à la survie d’un titre de super-héros qui dès le début a de faibles ventes en singles comme Midnighter, et ne semble pas être une sensation en numérique/TPB.

      Mais en fait, c’est vachement compliqué, et surtout très dur d’avoir des informations précises, même chez les auteurs apparemment. Sur son blog, Gillen disait cependant que se reposer uniquement sur une seule source de revenus était dangereux, de fait le numérique était une bonne chose. Dans un fil sur Twitter, il faisait aussi plusieurs remarques très pertinentes, notamment à propos d’une vision à long terme (l’article mentionné au début disait que les lecteurs demandaient plus de diversité mais n’achetaient pas les titres qui en avaient, en n’analysant que les ventes de singles papier…).

      Pour rester sur Midnighter, je ne sais pas du tout comment ça s’est vendu en TPB/numérique vu qu’on n’a jamais de chiffres ou d’estimations pour ça. Vu qu’une mini Apollo & Midnighter a été annoncée avec une équipe créative similaire, il est par contre probable que l’éditeur se soit rendu compte qu’en fait il y avait un public, mais qui n’achetait pas forcément en singles papier. Et que ça valait sans doute le coup de poursuivre des efforts pour l’attirer, quitte à ce que ça prenne la forme d’une autre mini-série, alors qu’on n’a pas de nouvelles de beaucoup d’autres fours du DCYou.

      Bref, je pense que c’est plus complexe que « ça compte »/ »ça compte pas » : ça compte dans le sens où ça peut influencer la stratégie globale de l’éditeur à moyen/long terme.

      Pour les OGN, je suis curieux de savoir ce que va donner celui de Squirrel Girl. Autant celui de Carey et Larocca sur les X-Men s’inscrivait à un moment bien précis de la continuité et donnait l’impression d’être un gros single, autant là Marvel sort un OGN sur un personnage qui vend beaucoup plus en TPB qu’en singles, donc la stratégie a l’air mieux étudiée. Ca fait un peu « Raina Telgemeier, on arrive ! >:D »

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