Comment le fonctionnement abscons des comics entrave l’émergence de nouveautés

Comics : pitch, TPB... qu'est-ce que c'est ?

Les sollicitations

Adressées aux comic shops autant qu’aux lecteurs, elles consistent en une liste des sorties du mois chez l’ensemble des éditeurs (en magasin, elles sont rassemblées dans un énorme catalogue appelé le Previews). Exemple tiré des sollicitations de Marvel pour le mois de mars 2016 :

Sollicitations pour Mockingbird #1

Publiée mi-décembre 2015 donc 3 mois auparavant, celle-ci nous indique le nom de la scénariste et de l’artiste travaillant sur ce chapitre, les détails concernant les différentes couvertures disponibles, une petite description des enjeux et de l’équipe créative, le nombre de pages, le public visé (T+ = les ados de 13 ans et plus) et le prix de vente.

Et. C’est. Tout.

Sachant que pour une série déjà lancée, il y a beaucoup moins de détails sur le contenu du chapitre :

Sollicitations The Mighty Thor #5

Lorsque ces sollicitations sont écrites et les couvertures réalisées, le chapitre n’existe généralement pas encore. Comme l’indique Kate Leth, la sollicitation du chapitre #4 de Patsy Walker AKA Hellcat a été écrite avant même le chapitre #1 de cette série. Même principe pour les couvertures, qui sont souvent commandées aux artistes avant que l’écriture du script ait débuté (si vous êtes déjà tombé sur une couverture qui ne reflète absolument pas le contenu d’un chapitre, maintenant vous savez pourquoi).

Pour compenser ce manque d’informations, les équipes créatives et/ou les éditeurs peuvent s’adresser directement aux plus gros revendeurs en leur proposant des goodies promotionnels ou des extraits voire l’intégralité des premiers chapitres en ligne s’ils sont déjà réalisés (comme les dernières séries Image par exemple). Les premiers peuvent sensibiliser les clients à l’arrivée d’une nouvelle série, tandis que les seconds permettent aux vendeurs de se faire une idée du titre et attestent du sérieux de l’équipe créative (si plusieurs chapitres sont déjà complètement réalisés, a priori la série ne connaîtra pas de retards dès le début). Si la série vaut le coup d’être soutenue, la boutique en commandera peut-être plus d’exemplaires.

Avec ces informations en main, les boutiques et les lecteurs peuvent enfin précommander les titres qui les intéressent.

La précommande

Pour un lecteur, il s’agit de dire en substance à un comic shop « bonjour, je suis intéressé par ce chapitre #1 de Mockingbird, commandez-en un pour moi svp (optionnellement : je m’abonne et je souhaite commander les suivants aussi) ».

Pour un comic shop, il s’agit d’établir quelle quantité commander, en prenant en compte les réservations et en estimant les ventes qui se feront lors de sa sortie. Pour le dernier Batman, ce n’est sans doute pas très difficile. Pour le premier chapitre d’une nouvelle série créée par des inconnus chez un tout petit éditeur, ça l’est sans doute déjà plus. Difficulté supplémentaire : la grande majorité de ces chapitres ne peut être renvoyée à l’éditeur en cas d’invendus. Pour un tout petit titre méconnu, il y a donc de fortes chances que le comic shop en commande très peu voire pas du tout.
Pour commander Mockingbird #1 et toutes les sorties de mars 2016, les revendeurs avaient jusqu’à fin janvier pour passer leur commande initiale auprès du distributeur (généralement Diamond, qui a un quasi-monopole sur le marché).

Enfin, du côté de l’éditeur, les précommandes permettent d’estimer quelle quantité imprimer. Si elles sont très peu élevées et que rien ne change durant les premiers mois de publication, il est probable que la série ne dépasse pas son premier arc narratif et soit annulée vers 6 chapitres (pour faire au moins un tome complet).

Le FOC, ou Final Order Cut-off

Jusqu’à 3 semaines avant la sortie d’un comics, les revendeurs ont la possibilité d’ajuster leurs commandes auprès de Diamond. Comme les comics sortent généralement tous les mois, cela signifie qu’ils peuvent se baser sur environ une semaine de ventes du chapitre précédent pour faire leurs estimations.

Ca devient plus compliqué dans le cas de double-shipping (deux sorties en un mois au lieu d’une), de séries hebdomadaires comme le récent Batman & Robin: Eternal ou de certains events à parution très rapide : les revendeurs doivent alors commander « à l’aveugle » plusieurs chapitres d’affilée avant de réellement savoir comment ils se vendent chez eux.

 

Page suivante : la rupture de stock et la sortie en recueil.

6 commentaires

  1. Je me souviens que Days of Future Past m’avait surpris, lorsque je l’avais lu : l’histoire est très courte, le TPB s’intéresse plus à Nightcrawler et à ses origines familiales.

    Un petit détail à rajouter à ton excellent article : il n’est pas rare que les éditeurs espacent sciemment la sortie entre le premier et le second TPB d’une série, espérant que l’impatience poussera les lecteurs à se lancer dans les single issues faute de mieux. J’adore…

    Pour ma part, je ne lis que des TPB, l’habitude du système de publication français aujourd’hui avant tout basé sur les albums. Ce qui, en réalité, pose problème : lorsque j’ai déménagé en UK, j’ai immédiatement repéré le comic book shop local, mais j’ai très vite déchanté ; il ne propose (presque) que des single issues ! Pour moi qui ne lit que du TPB, c’était très décevant. Au début, j’essayais de lui commander, de faire marcher le petit commerce comme dirait l’autre, mais il lui fallait un temps infini pour les recevoir… J’ai fini par ne passer que par la vente en ligne, et je ne vais plus en boutique. Triste.

    1. Coucou ! 🙂

      Ca se fait encore d’espacer les TPB ? o_o J’avoue que je n’ai pas regardé pour TOUS les éditeurs, mais j’ai l’impression qu’ils comprennent globalement que le public qui lit en singles n’est pas nécessairement le même que celui qui lit en TPB et qu’on ne convertit pas l’un en l’autre comme ça, qu’il y a plutôt intérêt à ce qu’aucun n’attende plus que de raison.

      Sinon, même en France j’avoue que j’ai été surpris niveau TPB. D’habitude je vais au Pulp’s de la rue Dante à Paris qui a toujours une bonne collection de TPB donc je n’ai pas de problème à trouver celui que je cherche, par contre la fois où j’ai été essayé plusieurs autres boutiques parisiennes pour en chercher un particulièrement introuvable j’ai… vu la différence. Après je comprends les vendeurs : ça prend de la place (et ce n’est peut-être pas ce qui part le plus).

      Et même chez Pulp’s, les rares fois où j’ai commandé un TPB chez un petit éditeur, il a mis très longtemps à arriver. Le pré-commander avant sa sortie aurait sans doute permis de l’avoir immédiatement, mais je n’ai pas vraiment ce réflexe, et puis des fois on n’entend parler d’une série que bien après sa sortie~

  2. Woh ! Je n’avais pas vu que ton blog avait repris ! Bonne nouvelle ! Et très bon article, très intéressant, comme d’habitude !

    Mais du coup, les ventes numériques d’un titre peuvent quand même l’aider à s’en sortir ou pas ? Où il n’y a que les préco Diamond qui comptent ?

    Parce que pour ma part j’achète tous mes singles issues en numérique. Et j’achète surtout des single issues sur les titres Marvel/DC, parce qu’il y a toujours une forte actualité sur ces titres, des changements de statut-quo, des révélations, des risques de se faire spoiler sur les sites de news et j’ai envie de savoir tout de suite. Alors que c’est vrai que sur les titres indés, même sur les titres que j’adore, je suis souvent moins pressé de connaître la suite et lire tout d’un coup dans un recueil physique est souvent plus agréable. Du coup je lis les premiers numéros en single issues et j’attends ensuite. Et vu que je n’ai pas de comics shop près de chez moi et que je ne trouve pas la qualité d’édition des TP VO très intéressante (avec leur couverture souple qui se courbe facilement et un papier tout fin digne d’un magazine), j’attends la version VF.

    Je pense que pas mal de séries indés (voire même certaines séries super-héroïques qui évoluent dans leur coin loins des events) bénéficieraient d’une sortie uniquement en TP, mais les singles issues semblent être utile pour occuper l’espace médiatique et faire parler des titres régulièrement, là où j’ai l’impression que la plupart des graphics novels (sauf les Earth One de chez DC grosso modo) n’ont pas trop de vie médiatique.

    1. Coucou, ravi de te revoir ! 🙂

      Oui, j’ai fait un petit burnout à un moment et me suis vraiment remis au blog au début de l’année :/

      J’achète mes singles en numérique pour exactement les mêmes raisons que toi, du coup j’étais déçu d’apprendre qu’en fait ils ne « comptaient » pas autant que les chapitres papier précommandés, pour aider à la survie d’un titre de super-héros qui dès le début a de faibles ventes en singles comme Midnighter, et ne semble pas être une sensation en numérique/TPB.

      Mais en fait, c’est vachement compliqué, et surtout très dur d’avoir des informations précises, même chez les auteurs apparemment. Sur son blog, Gillen disait cependant que se reposer uniquement sur une seule source de revenus était dangereux, de fait le numérique était une bonne chose. Dans un fil sur Twitter, il faisait aussi plusieurs remarques très pertinentes, notamment à propos d’une vision à long terme (l’article mentionné au début disait que les lecteurs demandaient plus de diversité mais n’achetaient pas les titres qui en avaient, en n’analysant que les ventes de singles papier…).

      Pour rester sur Midnighter, je ne sais pas du tout comment ça s’est vendu en TPB/numérique vu qu’on n’a jamais de chiffres ou d’estimations pour ça. Vu qu’une mini Apollo & Midnighter a été annoncée avec une équipe créative similaire, il est par contre probable que l’éditeur se soit rendu compte qu’en fait il y avait un public, mais qui n’achetait pas forcément en singles papier. Et que ça valait sans doute le coup de poursuivre des efforts pour l’attirer, quitte à ce que ça prenne la forme d’une autre mini-série, alors qu’on n’a pas de nouvelles de beaucoup d’autres fours du DCYou.

      Bref, je pense que c’est plus complexe que « ça compte »/ »ça compte pas » : ça compte dans le sens où ça peut influencer la stratégie globale de l’éditeur à moyen/long terme.

      Pour les OGN, je suis curieux de savoir ce que va donner celui de Squirrel Girl. Autant celui de Carey et Larocca sur les X-Men s’inscrivait à un moment bien précis de la continuité et donnait l’impression d’être un gros single, autant là Marvel sort un OGN sur un personnage qui vend beaucoup plus en TPB qu’en singles, donc la stratégie a l’air mieux étudiée. Ca fait un peu « Raina Telgemeier, on arrive ! >:D »

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