Comment le fonctionnement abscons des comics entrave l’émergence de nouveautés

Comics : pitch, TPB... qu'est-ce que c'est ?

Qu’est-ce qu’une sollicitation ? Quelle est la différence entre un TPB et un HC ? Combien de temps s’écoule-t-il entre l’annonce d’une série et le moment où le premier tome sera disponible ? Pourquoi est-ce que tout le monde insiste tellement sur les précommandes ? Comment se fait-ils que les nouveautés se vendent souvent aussi peu ? (Oui oui, c’est lié.)

Les comics ont un mode de publication assez particulier et pas toujours évident à comprendre pour les néophytes. Dans ce billet, je vous propose de découvrir ce fonctionnement si particulier et pourquoi il entrave énormément l’émergence de nouveautés.

Note : cet article reprend énormément la trame proposée par Kate Leth dans cette note (qui avant d’écrire des comics à plein temps comme Patsy Walker AKA Hellcat, a travaillé pendant 5 ans dans un comic shop).

Quelques généralités

Lorsqu’ils paraissent en anglais, les comics commencent souvent par sortir en single issues, des petits fascicules d’une trentaine de pages qui contiennent UN chapitre de l’histoire. Une vingtaine de pages sont dédiées au récit, tandis que le reste est occupé par des publicités ou bien des bonus comme des lettres de fans, un mot des auteurs etc. Ces single issues sortent généralement tous les mois, coûtent entre 3 et 4 dollars et sont disponibles dans les boutiques spécialisées (on parlera de comic shops ou de revendeurs) ainsi qu’en ligne.

Une fois qu’il y en a assez pour former un tome (compter 4 à 6 chapitres la plupart du temps), celui-ci est publié après un temps variable, et disponible dans les points de vente mentionnés ci-dessus ainsi que dans les librairies usuelles.

Singles issues et TPB du premier arc de The Wicked + The Divine

A gauche : les 5 premiers chapitres de The Wicked + The Divine en single issues. A droite : le premier tome, qui les rassemble.

Est-ce que tout est clair ? OK, c’est parti.

Le pitch

Tout commence souvent par un pitch : un point de départ, une idée qui donne le ton. Des créateurs peuvent le proposer à un éditeur, tout comme un éditeur peut demander à plusieurs scénaristes leurs idées sur une nouvelle série. Comme Tom King l’explique dans le courrier des lecteurs de The Vision #3, c’est son idée qui a été retenue pour ce titre, mais Chip Zdarsky avait aussi été contacté.

Dans une série de tweets, Dennis Hopeless (All-New X-Men, Spider-Woman) décrit les difficultés de l’écriture d’un pitch :

Basiquement, vous résumez une histoire qui n’existe pas encore, pour un public qui a très peu de temps ou de patience. Vous devez clairement connaître le début, le milieu de la fin de l’histoire, en transmettant son ton, son style et – c’est le plus important – pourquoi est-ce qu’elle est COOL. Il faut que vous vous figuriez l’histoire d’un bout à l’autre, pour ensuite la résumer. Puis prendre cet extrême condensé et lui donner autant de saveur que possible, sans perdre en clarté. Et après tout ça, le succès ou l’échec d’un pitch dépendra de si une poignée de gens pensent qu’il sera vendeur.

Dans un style plus décontracté, le pitch de Warren Ellis pour Nextwave (qui n’était plus un débutant à ce moment et pouvait sans doute se permettre plus de fantaisie) donne bien le ton :

Nextwave n’est pas là pour développer des personnages, parler d’apprentissage et de morale et de gens qui se prennent dans leurs bras. Nextwave est là pour caser un film délirant dans 44 pages. Pour parler des trucs dingues sur lesquels s’appuient les comics Marvel – le S.H.I.E.L.D., ****, **** – avec des effets spéciaux sortis de films asiatiques et des niveaux de destruction absurdes et un sens de l’humour tordu et du spectacle et des trucs qui explosent et des gens qui se font botter le cul.

Mais surtout DES TRUCS QUI EXPLOSENT et DES GENS QUI SE FONT BOTTER LE CUL.

D’un clone humanoïde créé à partir d’huile de moteur et de brocolis, battu à mort par une femme avec une guitare.

Nextwave. Ils guérissent l’Amérique en tabassant des gens.

nextwave

Des serpents qui pilotent des avions ! Un singe géant en costume de Wolverine ! Une banana bomb ! NEXTWAVE !

Dans le cas de séries régulières, qui continuent tant qu’elles se vendent et sont susceptibles d’être impactées par des events ou des crossovers, un scénariste ne peut bien sûr pas proposer de pitch pour l’intégralité de l’histoire. Son pitch concernera le ou les premiers arcs, et la réalité des ventes décidera du reste.

Si le pitch est retenu, une équipe créative est formée et la promotion peut commencer. A ce moment-là, potentiellement rien n’existe, à part quelques idées et dessins.

Peu après, la série apparaît dans les sollicitations.

Précision : dans le cas de séries creator-owned chez Image par contre, l’éditeur exige que les trois premiers chapitres soient complètement réalisés avant de les solliciter, afin de limiter les retards par la suite.

 

Page suivante : les sollicitations, les précommandes et le FOC.

6 commentaires

  1. Je me souviens que Days of Future Past m’avait surpris, lorsque je l’avais lu : l’histoire est très courte, le TPB s’intéresse plus à Nightcrawler et à ses origines familiales.

    Un petit détail à rajouter à ton excellent article : il n’est pas rare que les éditeurs espacent sciemment la sortie entre le premier et le second TPB d’une série, espérant que l’impatience poussera les lecteurs à se lancer dans les single issues faute de mieux. J’adore…

    Pour ma part, je ne lis que des TPB, l’habitude du système de publication français aujourd’hui avant tout basé sur les albums. Ce qui, en réalité, pose problème : lorsque j’ai déménagé en UK, j’ai immédiatement repéré le comic book shop local, mais j’ai très vite déchanté ; il ne propose (presque) que des single issues ! Pour moi qui ne lit que du TPB, c’était très décevant. Au début, j’essayais de lui commander, de faire marcher le petit commerce comme dirait l’autre, mais il lui fallait un temps infini pour les recevoir… J’ai fini par ne passer que par la vente en ligne, et je ne vais plus en boutique. Triste.

    1. Coucou ! 🙂

      Ca se fait encore d’espacer les TPB ? o_o J’avoue que je n’ai pas regardé pour TOUS les éditeurs, mais j’ai l’impression qu’ils comprennent globalement que le public qui lit en singles n’est pas nécessairement le même que celui qui lit en TPB et qu’on ne convertit pas l’un en l’autre comme ça, qu’il y a plutôt intérêt à ce qu’aucun n’attende plus que de raison.

      Sinon, même en France j’avoue que j’ai été surpris niveau TPB. D’habitude je vais au Pulp’s de la rue Dante à Paris qui a toujours une bonne collection de TPB donc je n’ai pas de problème à trouver celui que je cherche, par contre la fois où j’ai été essayé plusieurs autres boutiques parisiennes pour en chercher un particulièrement introuvable j’ai… vu la différence. Après je comprends les vendeurs : ça prend de la place (et ce n’est peut-être pas ce qui part le plus).

      Et même chez Pulp’s, les rares fois où j’ai commandé un TPB chez un petit éditeur, il a mis très longtemps à arriver. Le pré-commander avant sa sortie aurait sans doute permis de l’avoir immédiatement, mais je n’ai pas vraiment ce réflexe, et puis des fois on n’entend parler d’une série que bien après sa sortie~

  2. Woh ! Je n’avais pas vu que ton blog avait repris ! Bonne nouvelle ! Et très bon article, très intéressant, comme d’habitude !

    Mais du coup, les ventes numériques d’un titre peuvent quand même l’aider à s’en sortir ou pas ? Où il n’y a que les préco Diamond qui comptent ?

    Parce que pour ma part j’achète tous mes singles issues en numérique. Et j’achète surtout des single issues sur les titres Marvel/DC, parce qu’il y a toujours une forte actualité sur ces titres, des changements de statut-quo, des révélations, des risques de se faire spoiler sur les sites de news et j’ai envie de savoir tout de suite. Alors que c’est vrai que sur les titres indés, même sur les titres que j’adore, je suis souvent moins pressé de connaître la suite et lire tout d’un coup dans un recueil physique est souvent plus agréable. Du coup je lis les premiers numéros en single issues et j’attends ensuite. Et vu que je n’ai pas de comics shop près de chez moi et que je ne trouve pas la qualité d’édition des TP VO très intéressante (avec leur couverture souple qui se courbe facilement et un papier tout fin digne d’un magazine), j’attends la version VF.

    Je pense que pas mal de séries indés (voire même certaines séries super-héroïques qui évoluent dans leur coin loins des events) bénéficieraient d’une sortie uniquement en TP, mais les singles issues semblent être utile pour occuper l’espace médiatique et faire parler des titres régulièrement, là où j’ai l’impression que la plupart des graphics novels (sauf les Earth One de chez DC grosso modo) n’ont pas trop de vie médiatique.

    1. Coucou, ravi de te revoir ! 🙂

      Oui, j’ai fait un petit burnout à un moment et me suis vraiment remis au blog au début de l’année :/

      J’achète mes singles en numérique pour exactement les mêmes raisons que toi, du coup j’étais déçu d’apprendre qu’en fait ils ne « comptaient » pas autant que les chapitres papier précommandés, pour aider à la survie d’un titre de super-héros qui dès le début a de faibles ventes en singles comme Midnighter, et ne semble pas être une sensation en numérique/TPB.

      Mais en fait, c’est vachement compliqué, et surtout très dur d’avoir des informations précises, même chez les auteurs apparemment. Sur son blog, Gillen disait cependant que se reposer uniquement sur une seule source de revenus était dangereux, de fait le numérique était une bonne chose. Dans un fil sur Twitter, il faisait aussi plusieurs remarques très pertinentes, notamment à propos d’une vision à long terme (l’article mentionné au début disait que les lecteurs demandaient plus de diversité mais n’achetaient pas les titres qui en avaient, en n’analysant que les ventes de singles papier…).

      Pour rester sur Midnighter, je ne sais pas du tout comment ça s’est vendu en TPB/numérique vu qu’on n’a jamais de chiffres ou d’estimations pour ça. Vu qu’une mini Apollo & Midnighter a été annoncée avec une équipe créative similaire, il est par contre probable que l’éditeur se soit rendu compte qu’en fait il y avait un public, mais qui n’achetait pas forcément en singles papier. Et que ça valait sans doute le coup de poursuivre des efforts pour l’attirer, quitte à ce que ça prenne la forme d’une autre mini-série, alors qu’on n’a pas de nouvelles de beaucoup d’autres fours du DCYou.

      Bref, je pense que c’est plus complexe que « ça compte »/ »ça compte pas » : ça compte dans le sens où ça peut influencer la stratégie globale de l’éditeur à moyen/long terme.

      Pour les OGN, je suis curieux de savoir ce que va donner celui de Squirrel Girl. Autant celui de Carey et Larocca sur les X-Men s’inscrivait à un moment bien précis de la continuité et donnait l’impression d’être un gros single, autant là Marvel sort un OGN sur un personnage qui vend beaucoup plus en TPB qu’en singles, donc la stratégie a l’air mieux étudiée. Ca fait un peu « Raina Telgemeier, on arrive ! >:D »

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