Avantages et inconvénients des comics numériques

On pense souvent qu’être un grand lecteur signifie forcément être un gros collectionneur. Pourtant, les deux ne vont pas nécessairement ensemble : pour peu qu’on adore lire mais qu’on n’apprécie pas de crouler sous les possessions physiques, les comics numériques constituent une alternative intéressante aux versions papier.

Pour les comics VO, Comixology est actuellement le plus gros acteur du marché. Petite (hum) liste des avantages et des inconvénients des comics numériques :

Avantages

L’absence de spéculation

Certains ouvrages atteignent vite des prix complètement hallucinants lorsqu’ils tombent en rupture, que ce soit en VO ou en VF :

Geoff Johns présente Green Lantern tome 1

En neuf, ce tome VF était vendu 17,5 €. Mais maintenant qu’il est en rupture… (capture d’écran prise le 07/05/2016).

Une édition numérique n’a pas ce problème car elle reste toujours disponible. Mieux encore : son prix a tendance à diminuer au fil du temps. Les chapitres venant de sortir coûtent entre 4 et 5 $ pour la plupart, puis passent souvent à 2 $ quelque temps après leur sortie. Cela peut prendre un mois pour les titres Image, un peu plus chez DC et encore plus chez Marvel.

Saga #1 et #2

Ces chapitres valaient 3 $ / 2,69 € à leur sortie.

En résumé : quand on part à la recherche d’histoires qui ne font plus l’actualité, on a toutes les chances de les trouver à 1,79 € le chapitre, une baisse de prix qui se répercute aussi sur les versions numériques des TPB. Beaucoup de premiers chapitres sont mêmes disponibles à 0,89 € voire gratuits, ce qui est pratique pour tester à peu de frais.

Le prix et la disponibilité

Quand on habite près d’une grande ville, ce n’est généralement pas difficile de se fournir en comics VO. Mais si on vit beaucoup plus loin, voire qu’on déménage à l’autre bout du monde, c’est tout de suite plus ardu.

De plus, en boutique on achète 3 € minimum un chapitre neuf qui coûte à l’origine 3 $. On peut aussi commander en ligne, mais la question des frais de port et du délai de livraison se pose alors.

Les éditions numériques sont quant à elles disponibles le jour de leur sortie US, avec un taux plus attractif que 1 € = 1 $ (à l’heure où j’écris, 2.99 $ valent 2.35 €, et un chapitre à ce prix est vendu 2.69 €). Pour peu qu’on soit dans un endroit où on capte la 3G/4G ou le Wi-Fi, on peut télécharger ses achats en un temps tout à fait raisonnable.

Pas de problème de place

Tout est stocké en ligne, donc pas d’étagères qui croulent sous les BD ni de poussières à faire ! Pas non plus de sac ou de valise bourrés de BD pour s’occuper en voyage.

Sur ordinateur, on lit via un navigateur web donc les données ne prennent pas de place, tandis que sur appareil mobile on peut télécharger ce qu’on veut lire, puis le supprimer si besoin. Comme les achats restent sur notre compte, ils ne sont pas perdus.

La lecture guidée

Pour s’adapter aux petits écrans, l’interface propose une lecture guidée (guided view en VO pour Comixology), qui est un peu plus que du case par case. Exemple avec les premières cases de Deadpool’s Art of War #1 :

Gros plan sur les bulles et le visage de l’orateur afin de savoir qui parle et ce qu’il dit, puis affichage de toute la case afin de découvrir le reste de la scène, peu importe à présent si le contenu des bulles n’est plus vraiment lisible.

Pour cette case toute en longueur, zoom sur la partie de la case qui contient le texte, puis affichage de la case entière.

Ce type d’affichage est particulièrement pratique pour les histoires en un seul chapitre, ou les digital first de DC qui ne proposent que 10 pages de comics chaque semaine. En lecture guidée, on met en effet plus de temps à parcourir une planche que si elle était affichée en entier directement, ce qui donne l’impression d’histoires plus consistantes. De plus, j’ai remarqué que je profitais beaucoup plus des séquences muettes avec cette lecture, car passer d’une case à l’autre nécessite une action de ma part, alors que si j’ai toute la planche devant les yeux, je vais avoir tendance à passer rapidement dessus pour m’arrêter à la première bulle de texte, et ainsi rater plein de détails au passage.

Enfin, avec une version papier, il peut arriver que la page de droite “micro-spoile” la page de gauche. En lisant case après case, ça n’arrive jamais !

Les soldes !

Un peu comme avec Steam, être à l’affût des opérations spéciales permet de bénéficier d’intéressantes réductions, voire de bénéficier de certains chapitres gratuits. Déjà que, comme je le disais plus haut, les vieux comics ne sont souvent pas très chers, avec de telles réductions on peut vraiment se procurer certains d’entre eux pour presque rien.

Pas de publicité

Beaucoup de single issues papier sont truffés de publicités, ce qui est la raison n°1 pour laquelle je n’en achète pas chez Marvel ou DC par exemple. Rien de plus désagréable que d’être constamment coupé dans sa lecture par une page de pub. De plus, cela ne permet pas aux auteurs de gérer précisément leurs rebondissements : est-ce que telle révélation choquante atterrira en page de gauche (le lecteur doit tourner la page pour le découvrir) ou en page de droite (elle est alors en vis à vis de la page de gauche et on la voit avant même d’avoir attaqué celle-ci) ?

Trouver facilement des séries moins populaires

Lorsqu’on lit des comics en single issues, il est recommandé de s’abonner aux séries qu’on suit auprès de son comic shop. Autrement, on prend le risque que le chapitre tombe en rupture, et qu’il doive être à nouveau commandé par la boutique, voire réimprimé par l’éditeur. Et si les séries les plus populaires de Marvel ou DC seront certainement en magasin, ce ne sera peut-être pas le cas des séries les plus confidentielles.

En numérique, TOUT est disponible en quantité illimitée le jour de la sortie.

De plus, le Comixology Submit permet à des petits auteurs indépendants de proposer leurs œuvres et centralise ainsi beaucoup de comics introuvables en magasin.

Inconvénients

Pas de possibilité de revente

C’est le revers de la pièce de l’avantage n°1 : impossible de récupérer quelques sous en revendant ce qui ne nous plaît plus (ou de profiter de la spéculation pour faire un bénéfice à la revente). A ce propos, on ne peut pas non plus prêter une BD numérique qui nous a plu à un·e ami·e.

Peu intéressant sans appareil mobile

A moins d’avoir une tablette adaptée (ou au pire un smartphone), lire des comics en numérique n’est pas plus confortable que de lire des scans sur un écran d’ordinateur. De plus, lire ses comics via navigateur implique d’avoir une bonne connexion, sans quoi il faut parfois supporter des temps de chargement entre les pages.

C’est vraiment le fait de pouvoir lire un peu partout juste en sortant son appareil qui rend le format numérique si pratique.

On n’achète pas un produit, on achète juste le droit de le lire

Dans ses conditions générales d’utilisation, Comixology nous informe qu’on n’acquiert qu’une licence :

La Société vous concède une licence limitée, non exclusive, non transférable, non cessible, et révocable vous permettant d’accéder au Contenu numérique, pour votre usage personnel et non commercial. Cette licence ne vous confère aucun droit de propriété sur ce Contenu numérique. Les mots tels que « achat » ou « vente » (et les termes similaires, y compris les verbes conjugués à tous les temps), tel qu’ils s’appliquent au Contenu numérique (y compris le Contenu numérique que la Société met gratuitement à disposition), font référence à la licence limitée qui vous est concédée telle qu’elle est décrite ci-dessus.

Beaucoup de petits éditeurs proposent une sauvegarde sans DRM des achats effectués, au format PDF ou CBZ généralement, mais pour ceux qui ne le font pas (Marvel et DC notamment), cela amène la question suivante : et si Comixology ferme ses portes un jour ? On aura toujours nos sauvegardes pour la majorité des autres éditeurs, mais quid des publications des Big Two ?

Géants de l’industrie et intérêt contraires

En avril 2014, Amazon annonçait le rachat de Comixology. Quelques semaines plus tard, Comixology modifiait ses applications Android et iOS afin de ne plus permettre d’achats via Google Play et l’App Store respectivement, pour éviter de verser à Apple 30% des bénéfices à chaque achat (la raison est similaire pour Google). Comme j’ai une tablette Android, je peux acheter directement via l’application Comixology, télécharger et lire dans la foulée. Ce n’est par contre pas possible sur iOS, où il faut à présent passer par le site web pour ses achats : l’application ne permet en effet que de télécharger puis lire ses comics, ce qui la rend bien moins pratique.

Autrement, Amazon n’a pas vraiment bonne réputation auprès de l’industrie du livre et des lecteurs informés. Sa façon de centraliser des offres en neuf et en occasion tout en proposant des tarifs plus intéressants que le 1 $ = 1 € ainsi que des frais de ports à 1 centime est extrêmement alléchante pour le lecteur papier, mais quand on creuse un peu, on se rend compte que ces pratiques sont extrêmement nuisibles pour les autres acteurs de l’industrie. Si vous avez du temps devant vous, cet article en anglais rassemble pas mal des griefs qui sont reprochés au géant de la vente en ligne.

Le rachat par Amazon devient encore un peu effrayant quand on sait que les historiques de vente peuvent être utilisés (sont utilisés) pour collecter des données sur les utilisateurs, comme l’explique Jennifer Goldbeck dans sa conférence TED :

Vous avez peut-être entendu parler de cette histoire : Target a envoyé un prospectus à cette jeune fille de 15 ans avec de la publicité et des ristournes pour des biberons, des langes et des berceaux deux semaines avant qu’elle ne dise à ces parents qu’elle était enceinte. Oui, le père n’était pas content. Il a dit : « Comment Target a-t-il compris que cette ado était enceinte avant même qu’elle le dise à ces parents ? » En fait, Target garde un historique d’achat pour des centaines de milliers de clients et ils calculent ce qu’ils appellent un score de grossesse, qui ne dit pas simplement si une femme est enceinte ou pas, mais aussi sa date d’accouchement. Et ils ne calculent cela pas en regardant ce qui est flagrant, comme le fait qu’elle achète un berceau ou des vêtements pour bébés, mais comme le fait qu’elle achète plus de vitamines que d’habitude, ou elle a acheté un sac assez grand pour y mettre des langes. Seuls, ces achats ne semblent pas révéler grand chose, mais c’est une suite de comportements qui, quand vous le prenez dans un contexte de milliers d’autres personnes, commence à donner une certaine idée. C’est ce genre de choses-là que l’on fait quand on prédit des choses sur vous sur les médias sociaux. On va chercher des suites de comportements qui, quand vous les détectez parmi des millions de gens, nous permettent de trouver des tas de choses.

Dans mon laboratoire, avec mes collègues, nous avons développé des mécanismes qui nous permettent de prédire certaines choses très précisément, comme votre penchant politique, votre score de personnalité, votre sexe, orientation sexuelle, religion, âge, intelligence, comme aussi si vous faites confiance aux gens que vous connaissez et si ces liens sont forts ou pas. On peut savoir tout ça très facilement. Et de nouveau, ça ne vient pas forcément d’informations flagrantes.

Ça ne donne pas très envie de passer par une boutique en ligne unique pour faire ses achats de comics.

Et les autres acteurs du monde du livre dans l’affaire ?

En plus de la concurrence de la vente en ligne d’ouvrages papier, les librairies “physiques” doivent également faire face à celle des ouvrages numériques, ce qui menace d’enterrer encore un peu plus un secteur qui ne va déjà pas très bien. La consommation du numérique en France est encore largement minoritaire (alors qu’elle concerne plus de 20% du marché aux États-Unis d’après l’article du Monde cité précédemment, sachant que 60% des foyers américains possèdent une tablette) et certains pensent que les deux marchés peuvent coexister, dans le sens où rien ne remplacerait le conseil du libraire, qui vous connaît et est plus à même de vous conseiller sur votre prochaine lecture qu’un savant algorithme.

Me renseignant beaucoup sur Internet avant d’acheter, je ne me sens pas tout à fait convaincu par cet argument : c’est plutôt celui de l’humain que je retiens. La lecture n’est en effet pas l’activité la plus sociale qui soit : on peut aller au cinéma, à un concert, à une expo, à un restaurant avec quelqu’un, mais on lit seul·e. C’est donc particulièrement agréable de pouvoir papoter un peu comics avec un·e libraire, même quand on n’est pas ultra-bavard comme moi. La boutique en ligne et le format numérique retirent un peu plus le facteur humain lors de l’achat, et je me demande bien quel intérêt il y a à se retrouver seul·e avec ses lectures…

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