[Review] Alias, par Bendis et Gaydos

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Alias, c’est à la fois ma première grande déception en matière de comics, mais aussi mon dernier gros coup de cœur.

Quoi je dramatise ?

Bon OK, un peu. Déception parce qu’à l’époque, ayant lu et adoré Echo de David Mack (son arc Vision Quest sur Daredevil), je m’étais mis en quête d’autres comics qu’il aurait dessinés. Je reconnais son style sur les couvertures d’Alias, je feuillette, et là, le drame. LA TRAHISON. Quelqu’un d’autre avait dessiné les pages intérieures ! Et en plus c’était trop moche ! #theprettylies #theuglytruth
J’étais une toute jeune cacahuète qui, dans sa folle naïveté, ne se doutait pas que l’artiste chargé de la couverture d’un comic book pouvait ne pas du tout être le dessinateur principal.

Les années passent, je lis beaucoup d’autres choses dont le Daredevil de Bendis en me disant qu’il écrit vraiment de très bon dialogues ; je pleure le non-succès de certains josei en francophonie tels que Complément affectif de Mari Okazaki ou les Natsume Ono. Et enfin retour sur Alias, qui est un peu la synthèse de tout ça.

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Alors tout d’abord, non ce n’est pas une adaptation de la série TV avec Jennifer Garner diffusée à la même époque. Jessica Jones est une ex-super-héroïne qui a rapidement raccroché les collants pour se mettre à son compte, en ouvrant Alias Investigations où elle officie en tant que détective privé.

On pourrait par contre comparer la série à Gotham Central, qui nous racontait le quotidien d’un commissariat de police de Gotham City et qui est sortie ce mois-ci chez Urban Comics. Dans les deux cas, on découvre la vie des gens normaux, ceux qui vivent en marge des super-héros ou autres justiciers masqués. Mais là où le titre de Rucka et Brubaker était une œuvre chorale nous racontant ce que ça fait de défendre la justice dans l’ombre de Batman et face aux pires psychopathes, Alias se focalise sur une seule héroïne et prend le parti de la métaphore. Les super-héros sont un peu nos célébrités à nous, avec toute l’envie mais aussi les dérives qu’ils suscitent, tandis que les mutants sont plus que jamais le symbole des minorités stigmatisées.

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Et au milieu de tout ça, Jessica Jones. Qui en a marre qu’on lui demande régulièrement pourquoi elle a arrêté, qui se la joue un peu blasée en répondant qu’elle a passé l’âge, mais qui est tout de même frustrée quand la sécurité du manoir des Avengers ou du Baxter Building lui rappelle qu’elle est redevenue un individu lambda. Une détective un peu paumée, dont le métier la fait régulièrement plonger dans ce que l’humanité a de plus misérable. Le premier chapitre donne d’ailleurs tout de suite le ton : un client qui a demandé à Jessica d’enquêter sur les petits secrets de sa femme se retrouve atterré par les révélations qu’elle lui fait, puis la menace physiquement en l’accusant de prendre du plaisir à aller mettre son nez dans leurs vies (c’est là qu’une super-force se révèle tout de même pratique). Mais l’arc le plus saisissant est sans doute celui où elle accepte d’enquêter sur la disparition d’une jeune fille, dans une petite ville de province qui transpire le racisme et les idées reçues sur un peu tout et tout le monde. Le trouble la saisit en même temps que nous quand elle se rend compte qu’elle est censée ramener cette jeune fille dans cet environnement complètement toxique.

Il serait cependant malhonnête de réduire Alias à une suite d’enquêtes destinée à nous faire perdre espoir en le genre humain. Chacune d’entre elles est aussi l’occasion d’en apprendre un peu plus sur Jessica Jones, dans une progression qui, juste après l’apprentissage de ses origines, culmine dans l’arc final où elle devra enfin faire face à son pire souvenir. L’histoire dessine ainsi le portrait en creux d’un personnage plutôt complexe mais profondément humain. Par ses réactions bien sûr, mais aussi par ses amitiés et ses histoires d’amour, souvent maladroites, toujours imparfaites et donc d’autant plus crédibles.

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Le style graphique de Michael Gaydos, que j’avais trouvé repoussant il y a des années, se met en fait au diapason de cette ambiance. Alors que les comics de super-héros ont souvent un style plutôt esthétique, Gaydos dessine des visages expressifs avec un trait souvent épais et beaucoup d’aplats de noir. Les costumes des quelques super-héros qu’on croise ne s’intègrent pas aussi bien que d’habitude et détonnent par leurs couleurs vives. Ils paraissent même un peu outrés, tels des maquillages de scène. Le découpage est quant à lui extrêmement sobre, certains dialogues étant rendus par des champs / contrechamp  à l’infini, les cases pouvant même être copiées-collées. Ce sont les excellents dialogues de Bendis qui portent littéralement le titre, donnant leur rythme à chaque scène et apportant un humour qui empêche Alias de devenir complètement sombre et désespéré. Un regard fuyant, une expression qui change subtilement ou une ambiance colorée particulière viennent apporter les nuances nécessaires et achèvent s’insuffler beaucoup de vie dans un récit proposant somme toute assez peu d’action.

En plus de ses nombreuses qualités, cette histoire m’a beaucoup marqué à titre personnel. Il y a quelques années, j’ai en effet tourné le dos à une carrière d’ingénieur pour me lancer dans la cuisine, alors qu’à peu près tous mes amis sont restés dans l’ingénierie. Je suis notamment passé d’un entourage Bac+5 ayant vécu dans une confortable petite bulle jusqu’à 23-25 ans à des collègues venant de tous les horizons, certains ayant le même âge que moi mais travaillant depuis une bonne dizaine d’années dans des conditions pas faciles et avec des horaires de tarés. Et si lors de ma première lecture d’Alias j’étais juste extatique en réalisant que je lisais un style d’histoire m’ayant énormément manqué, à la relecture je me suis rendu compte que je me reconnaissais beaucoup dans Jessica Jones quand elle réalisait avec un peu d’amertume qu’elle n’appartenait plus du tout au même monde que plusieurs de ses amis, comme Luke Cage ou Carol Danvers (alias Captain Marvel de nos jours), même si pour rien au monde elle ne retournerait à sa vie d’avant. Les préjugés et l’étroitesse d’esprit auxquels elle se retrouve confrontés m’ont aussi rappelé ceux qui peuvent régner en cuisine quand on rassemble plein de gens n’ayant pas ou peu d’éducation (les préjugés des uns contre les autres se retrouvant démultipliés quand en plus tout le monde vient d’un peu partout)(à ce propos, si le seul racisme que vous connaissez est celui des blancs contre le reste du monde, c’est une expérience que je vous conseille ; enfin “conseille”… non pas vraiment, mais vous voyez l’idée). Enfin, comme les mangas mettant en scène des femmes adultes – et surtout, avec un ton qui l’est également – ont un peu tous tendance à se ramasser en terme de ventes en francophonie, et que côté comics c’est pas tellement mieux, ça fait du bien de pouvoir lire un récit dans la même veine 🙂

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En VF comme en VO, les 28 épisodes de la série ont été rassemblés dans un gros omnibus. Hormis une page où les dialogues français viennent se superposer aux dialogues anglais n’ayant pas été effacés et rendant les bulles illisibles, l’édition de Panini est plutôt de bonne facture. C’est d’ailleurs celle-ci que je conseille, étant donné que la version US est épuisée et qu’elle atteint des prix complètement déraisonnables en occasion (elle sera cependant rééditée en juillet… à 99,99$).

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