[Review] Ainsi soit Benoîte Groult, par Catel

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Je prends une auteure féministe dont l’essai le plus célèbre s’appelle Ainsi soit-elle et qui a récemment participé à réhabiliter la mémoire d’Olympe de Gouges, je rajoute une dessinatrice de BD ayant écrit une biographie de cette dernière avec son compagnon, je mélange et j’obtiens Ainsi soit Benoîte Groult, une “bio-graphique” de l’auteure réalisée par Catel.

J’avoue, je suis un peu méfiant quant aux reportages ou biographies de personnes encore vivantes en BD. Autant j’avais adoré le résultat dans En cuisine avec Alain Passard de Christophe Blain, autant certaines œuvres du même genre m’avaient laissé complètement froid. Dans le Journal d’un journal et la Campagne présidentielle de Mathieu Sapin ou encore le Retour au collège de Riad Sattouf, je déplorais la neutralité du point de vue de l’auteur, qui semblait juste dessiner ce qu’il avait vu, sans grand fil conducteur ou cohérence, et à un moment *pouf* c’était la fin.

Heureusement, la dernière œuvre de Catel évite cet écueil. Déjà, la vie de Benoîte Groult est intéressante à plus d’un titre. Si elle est aujourd’hui une des figures de proue du féminisme, elle reconnaît que sa prise de conscience a été tardive. Ainsi, en revenant sur ses jeunes années, le comportement de sa mère, l’évolution de sa propre mentalité et les adolescentes actuelles avec son regard d’aujourd’hui, elle nous permet d’avoir un bon aperçu de la condition des femmes ces ~100 dernières années. Et de réaliser que certains droits qui semblent acquis, installés pour les dernières générations sont en fait très récents, fragiles. D’où l’importance renouvelée des combats féministes, même s’ils souffrent d’une image vindicative, ayant l’air de défendre une idéologie compliquée, alors que dans sa définition le féminisme se résume à faire en sorte qu’hommes et femmes soient égaux (un concept qui n’est pas d’une complexité folle, donc).

L’épaisseur de l’ouvrage pourra peut-être rebuter les lecteurs habitués à des formats plus courts, mais Catel sait alterner les retours sur la vie de Mme Groult, les anecdotes actuelles et les esquisses de décors afin de fournir un récit très vivant. Pour chipoter, je regrette juste que les lettres manuscrites aient été laissées telles quelles : certes ça fait authentique, mais certaines écritures ne sont pas toujours très lisibles. Le milieu bourgeois dans lequel on baigne d’un bout à l’autre du récit m’a aussi fait m’interroger sur mes propres préjugés. Je me rends compte qu’une battante qui passe sa vie entre un appartement à Paris et ses résidences secondaires à Hyères et en Bretagne me fera sourciller, douter dans le fond de la légitimé de son combat, par rapport à quelqu’un qui vivrait dans le dénuement (ce qui est débile en fait car si on parle de féminisme, on parle forcément d’une oppression quotidienne, voire domestique et qui touche toutes les catégories de population).

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En parlant de préjugés, sur la couverture Benoîte Groult annonce “Je n’aime pas la Bande dessinée.” Ça ne m’a pas choqué quand j’ai vu la couverture pour la première fois ; quelque part, ça collait totalement à l’image que je me faisais de l’auteure jusqu’ici : une femme qui n’a pas peur de dire ce qu’elle pense. Mais le choix de cette réplique en couverture n’a rien d’anodin : tout au long de l’œuvre, on voit en effet Catel convaincre petit à petit Benoîte des qualités de la bande dessinée (dont elle a quand même fait son métier !), et cette dernière abandonner petit à petit ses préjugés, ses petites piques envers cette forme d’expression, qu’elle associait surtout à Bécassine dans sa tête. Les deux femmes font preuve de beaucoup d’honnêteté dans ce récit, mais c’est celle-ci qui m’a le plus touché. Je pense qu’il faut un certain courage pour avouer qu’on a beau avoir défendu des idées allant à contre-courant de la pensée générale, on peut avoir encore de gros préjugés sur d’autres sujets. Et que même à 93 ans, on peut toujours être ouvert.e à la discussion, à la curiosité. Reconnaître qu’on ne savait pas vraiment de quoi on parlait, que la littérature et la bande dessinée ont des capacités différentes et qu’il n’y a pas lieu de chercher à les opposer.

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En bonus, l’avis que j’avais rédigé à la lecture d’Ainsi soit-elle, il y a 7 ans de ça :

Comme l’indique le titre, Ainsi soit-elle est un essai de Benoîte Groult qui traite de la condition féminine. Étant donné qu’il a été publié en 1975, on peut se dire que la plupart de ses considérations sur l’actualité de l’époque ne s’appliqueraient plus aujourd’hui. Et c’est assez vrai. On peut aussi se dire que le livre n’a que 40 ans, et savoir que des comportements qui seraient aujourd’hui totalement inacceptables étaient monnaie courante il n’y a pas si longtemps, là déjà c’est plus inquiétant.

Mais le plus révoltant dans ce livre reste la description de la condition féminine il y a 100, 200… 500 ans. On croyait savoir deux-trois trucs dessus, on savait qu’elle n’était pas vraiment rose, mais on ne se doutait pas forcément que c’était à ce point et surtout jusque si tard. On atteint d’ailleurs un pic dans l’ignominie avec la description de l’excision et de l’infibulation. Pour ceux qui ne le sauraient pas (genre moi avant de lire le bouquin ^^) la deuxième de ces opérations consiste à coudre les femmes, pour les livrer garanties première fraîcheur à leur mari, ou encore s’assurer qu’elles n’aient pas été voir ailleurs pendant que leur mari était en voyage. Lorsque l’auteure nous raconte comment cette opération est pratiquée en Afrique avec les moyens du bord, c’est limite insoutenable +.+

On compte cependant d’autres passages marquants. Pour étayer ses propos, Benoîte Groult s’appuie sur diverses études ou biographies et émaille son discours de citations de grands hommes. Et autant ceux-ci sont encore admirés aujourd’hui pour leur talent artistique, pour les progrès qu’ils ont apportés etc. autant leur conception de la femme reste effroyablement arriérée. Le plus troublant dans l’affaire n’est pas que ces figures révérées aient pu avoir des idées aussi nazes, mais plutôt que leurs paroles soient quelque part assez représentatives de l’esprit de l’époque, voire qu’elles puissent avoir été écoutées et suivies de la même façon que d’autres de leurs idées qui elles étaient superbes.

Avec ce que je viens de dire, on pourrait peut-être croire que la romancière se complaît un peu trop dans les détails gores ou tire à vue sur les hommes sans distinction, mais il n’en est rien. Elle écrit sur un ton insurgé mais sans jamais trop en faire : les faits qu’elle expose sont de toute façon suffisamment révoltants pour qu’il soit nécessaire d’en rajouter. De même, si elle fustige allègrement le machisme de certains hommes, elle n’oublie ni les femmes qui incitent leurs semblables à se complaire dans une soumission aveugle, ni celles dont le comportement n’a rien à envier à celui des machistes en question.

Le seul reproche que je pourrais faire à ce livre est d’être légèrement moins passionnant dans ses derniers chapitres. Comme en résumé, chacun expose que dans tel ou tel domaine (éducation, mariage, sexualité etc.), la condition féminine a été (et est parfois toujours) absolument déplorable, au bout d’un moment les arguments semblent moins percutants et on se dit à force qu’on a compris l’idée. L’ensemble est bon à savoir néanmoins et la fin tout à fait réussie.

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